Critiques littéraires

Andrea Bajani : comment survivre à sa famille en prenant le large

Andrea Bajani : comment survivre à sa famille en prenant le large

© Francesca Mantovani / Gallimard

Al-Ziyara al-akhira (LA DERNIÈRE VISITE) d’Andrea Bajani, traduit de l’italien par Najm Bou Fadel, Dar Al-Saqi, 2026, 160 p.

L’Anniversaire d’Andrea Bajani, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, NRF Gallimard, 2026, 156 p.

Dix ans déjà que le narrateur a franchi le seuil de la maison familiale sans jamais revenir, presque sans donner signe de vie. Il va jusqu’à ajouter une nouvelle ligne téléphonique à son domicile, laissant le combiné sonner dans le vide sur son numéro habituel. Il ne s’est pourtant rien passé de particulier. Aucun incident précis n’a déclenché ce départ sans retour. Les familles sont réputées toxiques. Certaines sont plus toxiques que d’autres. Grandir sous la férule d’un père autoritaire n’est pas exceptionnel, surtout dans les sociétés ombrageuses et sexistes du pourtour méditerranéen. L’autorité paternelle est légitime tant que les enfants ont besoin de protection et d’assistance. Après, la famille subsiste par convention, par attachement volontaire. Il suffit qu’un membre brise la chaîne pour que toute la structure défaille.

Dans L’Anniversaire, récit clairement autobiographique, Andrea Bajani, grande plume de la littérature italienne contemporaine, explore le cheminement de son narrateur dans une famille en apparence normale. Un père, une mère, deux enfants : le narrateur et sa sœur. Une vie quadrillée. Les parents se sont connus au lycée. La mère avait quelque talent pour les études. Elle a même poussé jusqu’à l’université, fait des études de lettres qui lui donnaient accès aux livres. Lui a abandonné ses études pour gagner sa vie en tant que vendeur dans une bagagerie. Il est issu du deuxième mariage de sa mère avec un homme de condition modeste, tandis que ses demi-frères et sœurs aînés ont hérité de leur propre père de quoi vivre dans une certaine prospérité. La frustration est déjà évidente. Elle va se développer en aigreur, voire en autorité abusive. Petit à petit, la mère du narrateur s’efface, malgré quelques sursauts d’autonomie notamment illustrés par un emploi éphémère de caissière dans un supermarché. La famille quitte Rome pour s’installer dans un village des confins, au pied des Alpes françaises. Le père répartit l’argent de poche, surveille le budget du ménage qu’il confie à la mère. Il refuse de faire installer le téléphone. En raison de ces comptes précis, elle n’ose pas utiliser un téléphone public à jetons pour appeler ses parents. « Tel fut, je crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose  ; et ma mère ne voulait être rien, car n’être rien était au moins quelque chose. » Il faut ajouter à cela l’hypothèse formulée par le narrateur d’un « héritage fasciste » du père. Après tout, comme le soulignait Rousseau, la famille est le modèle originel de toute organisation politique.

Toujours est-il que la relation complexe entre les parents est de plus en plus douloureuse à vivre pour l’enfant. La violence verbale semble contenue du fait que la mère garde le silence, consciente qu’elle a « le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait à elle ». Mais il y aura au moins un épisode de violence physique qui donne lieu à une inspection de police, mais finit par un non-lieu : elle nie. Elle en arrive à se brosser les dents avec l’eau des WC quand le père coupe l’eau par mesure de sécurité avant un départ en vacances. Pendant ce temps, le narrateur souffre de crises gastriques qui lui provoquent des douleurs atroces. « Si ma mère était distraite, c’était parce que, pour avoir la vie sauve, elle avait emménagé ailleurs », analyse le narrateur qui entreprend une thérapie.

Cet « Anniversaire », annoncé par le titre, marque donc le jour où le narrateur, dix ans plus tôt, brise la chaîne qui le retient à cette convention mortifère. Sauf que cette chaîne, quand elle est brisée, laisse une cicatrice profonde. Alors qu’il projette de parler de sa mère pour la faire exister au moins dans son roman, l’ombre du père grandit jusqu’à l’engloutir. Un récit sobre et contenu, qui a valu à son auteur le prix Strega 2025, équivalent italien du Goncourt. À l’initiative de l’Institut culturel italien à Beyrouth et de son directeur, le Dr Angelo Gioè, L’Anniversaire a été traduit en arabe par le professeur Najm Bou Fadel et publié en janvier aux éditions Dar Al-Saqi. Il s’agit d’ailleurs de la toute première traduction de ce roman en langue étrangère, suivie d’une version française chez Gallimard, traduite par Nathalie Bauer. Gioè précise que le prix Strega, venu couronner le roman de Bajani, « repose aujourd’hui sur un vaste réseau international d’environ quarante comités de lecture établis au sein des Instituts culturels italiens à travers le monde ».


Al-Ziyara al-akhira (LA DERNIÈRE VISITE) d’Andrea Bajani, traduit de l’italien par Najm Bou Fadel, Dar Al-Saqi, 2026, 160 p.L’Anniversaire d’Andrea Bajani, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, NRF Gallimard, 2026, 156 p.Dix ans déjà que le narrateur a franchi le seuil de la maison familiale sans jamais revenir, presque sans donner signe de vie. Il va jusqu’à ajouter une nouvelle ligne téléphonique à son domicile, laissant le combiné sonner dans le vide sur son numéro habituel. Il ne s’est pourtant rien passé de particulier. Aucun incident précis n’a déclenché ce départ sans retour. Les familles sont réputées toxiques. Certaines sont plus toxiques que d’autres. Grandir sous la férule d’un père autoritaire n’est pas exceptionnel, surtout dans les sociétés ombrageuses et sexistes du...
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