Le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, lors d'une interview avec « L'Orient-Le Jour », le 28 janvier 2026 au Grand sérail. Photo Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour
Le gouvernement libanais a interdit lundi toutes les « actions militaires et sécuritaires » du Hezbollah, au lendemain d'un tir de roquettes du groupe contre Haïfa, au nord d'Israël, qui a déclenché une opération israélienne de grande envergure sur le Liban, sur fond de guerre contre l'Iran.
À l'issue d'un Conseil des ministres, le Premier ministre Nawaf Salam a décrété que le parti chiite devait uniquement conserver son aile politique et que le gouvernement interdisait désormais « toutes ses activités militaires et sécuritaires », ainsi que les attaques menées depuis le territoire libanais, avec arrestations et mesures judiciaires à la clé. Notre publication a d'ailleurs appris que le ministre de la Justice, Adel Nassar (Kataëb) a insisté auprès du procureur général, Jamal Hajjar, pour que les arrestations concernent aussi bien ceux qui ont lancé des roquettes à partir du Liban-Sud que leurs commanditaires.
Selon nos informations, lors du Conseil, qui a duré plusieurs heures à Baabda, le Hezbollah, qui a deux ministres au gouvernement, s'est opposé aux « critiques contre la résistance » exprimée dans le texte, mais ne compte pas pour autant retirer ses ministres du cabinet. Une source ministérielle a confié à L'OLJ que la séance « était orageuse » et « marquée par une colère presque généralisée ».
Les activités et armes « illégales » du Hezbollah
Lisant les décisions du Conseil après la réunion, Nawaf Salam a annoncé son « rejet absolu, sans ambiguïté ni interprétation possible, de toute action militaire ou sécuritaire menée depuis le territoire libanais en dehors du cadre de ses institutions légitimes ». Il a affirmé que « la décision de guerre et de paix relève exclusivement » de l'État, « ce qui implique l’interdiction immédiate de toutes les activités sécuritaires et militaires du Hezbollah, considérées comme illégales, ainsi que l’obligation pour celui-ci de remettre ses armes à l’État et de limiter son action au domaine politique ». Et ce « afin de consacrer le monopole des armes par l’État et de renforcer sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire ».
Pour y parvenir, le gouvernement demande à l'armée et aux services de sécurité de « prendre immédiatement toutes les mesures nécessaires pour empêcher toute opération militaire ou tout tir de roquettes ou de drones depuis le territoire libanais et arrêter les contrevenants. » Il a encore appelé l'armée à « entamer immédiatement et fermement la mise en œuvre » de son plan de désarmement au nord du fleuve Litani « en utilisant tous les moyens nécessaires. »
Risque de confrontation avec l'armée libanaise ?
Le gouvernement a donc autorisé l'armée à avoir recours à la force si besoin afin que la mise en application du désarmement ne prenne pas jusqu'à quatre mois, comme cela avait été estimé par le commandant en chef, Rodolphe Haykal, il y a deux semaines. « Lors de la discussion de ce dernier point, le général Haykal a mis en garde contre une confrontation entre l'armée et le Hezbollah en cas de recours à la force. Mais il a obtenu le feu vert officiel pour agir comme bon lui semble », a affirmé à L'OLJ un ministre sous couvert d'anonymat
Le Liban a encore réclamé aux États garants du cessez-le-feu de novembre 2024, soit la France et les États-Unis, « d’obtenir un engagement clair et définitif de la part d’Israël pour mettre fin à ses attaques contre l’ensemble du territoire libanais », et annoncé être prêt à reprendre les négociations à ce sujet « avec participation civile et sous parrainage international ».
L'opposition du Hezbollah au texte
Enfin, le Conseil a demandé au ministère des Affaires sociales d’assurer des lieux d’hébergement pour les déplacés et de leur fournir des denrées alimentaires et les besoins essentiels, en coopération avec les ministères concernés, le Haut Comité de secours, le Conseil du développement et de la reconstruction, le Conseil du Sud et l’Unité de gestion des risques de catastrophes et des crises à la présidence du Conseil des ministres.
Selon nos informations, la majeure partie de la séance a été consacrée à une sorte de débat sur le ton que devrait adopter le gouvernement. Ce sont principalement les ministres des Forces libanaises qui pressaient pour que le gouvernement emploie une rhétorique plus ferme envers le Hezbollah. « Les ministres du parti de Dieu sont intervenus à plusieurs reprises pour tenter d'atténuer le ton du communiqué, notamment pour ce qui est de l'interdiction de toute activité militaire et sécuritaire du parti », confie un ministre. Toutefois, malgré le ton catégorique des décisions, le ministre du Travail, Mohammad Haïdar (Hezbollah), a confirmé à L'OLJ que le Hezbollah ne compte pas démissionner du gouvernement. « Nous avons exprimé notre opposition au texte et c'est tout », a-t-il dit, précisant que cette prise de position concerne principalement le premier point du texte qui « critique la résistance ». Dans l'après-midi, le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, a publié un communiqué lundi dans lequel il a fustigé les « décisions donquichottesques » du gouvernement, qu’il a accusé d’« impuissance ».
Le communiqué du Conseil des ministres a permis au gouvernement de mener une série de contacts diplomatiques avec les membres du Quintette, ainsi que d'autres pays et l'ONU pour tenter de mettre fin à l'escalade. « Sans ce communiqué, personne ne nous aurait même répondu au téléphone », commente un membre de l'équipe ministérielle. L'OLJ a appris que les ambassadeurs des pays membres du Quintette se rendront mardi à Baabda pour un entretien avec le président de la République, Joseph Aoun et examiner les efforts en vue d'un cessez-le-feu.
« La balle est dans le camp de l'armée » libanaise, selon Geagea
Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, a estimé dans un communiqué que le Conseil des ministres a franchi « une nouvelle étape sur la voie de l’établissement d’un véritable État ». « La balle est désormais dans le camp de l’armée libanaise et des forces de sécurité, ainsi que des autorités judiciaires, pour l'application immédiate de la décision gouvernementale » a ajouté le leader chrétien expliquant que « ces institutions doivent entamer sans délai le démantèlement de la structure militaire et sécuritaire du Hezbollah » notamment « la saisie de toute arme moyenne ou lourde, où qu’elle se trouve sur le territoire libanais ».
Le chef des Kataëb, Samy Gemayel, a de son côté estimé que la décision du gouvernement constitue « une étape historique qui doit être complétée par d’autres décisions ». Parmi celles-ci, il cite la déclaration de l’état d’urgence et le déploiement de l’ensemble des forces militaires et sécuritaires sur tout le territoire libanais afin « d’empêcher toute partie d’entraîner le pays dans une confrontation qui ne relève pas d’une décision de l’État ». Il a également appelé à rompre les relations diplomatiques avec l’Iran, à expulser son ambassadeur et sa mission, afin d’ « affirmer la souveraineté du » Liban et de « rejeter l’utilisation de son territoire comme plateforme à son service », ainsi qu’à « fermer les institutions économiques et financières illégales affiliées au Hezbollah ».
Dans un communiqué, le chef du Courant patriotique libre (CPL), le député Gebran Bassil, a annoncé que sa formation « appuie la voie dictée par le président de la République Joseph Aoun, ainsi que les décisions du conseil des ministres, afin d’éviter au Liban une guerre qui n’est pas la sienne, et en vue d’achever l’opération de monopole des armes aux mains de l’Etat ».
L’ancien chef du Parti socialiste progressiste, Walid Joumblatt, a lui salué, dans une déclaration au quotidien An-Nahar, la décision du gouvernement, la qualifiant de « décision excellente, conforme aux orientations fondamentales de l’accord de Taëf ». M. Joumblatt a rappelé que l’accord de Taëf « met un terme à toute activité armée en dehors du cadre de l’État libanais » et que la présence de membres du Hezbollah au Liban-Sud signifie que le parti « viole les décisions internationales et l’accord de Taëf ». Il a estimé que le secrétaire général du Hezbollah, Naïm Kassem, « est hors du temps et de l’espace, agissant sur ordre de l’Iran au détriment du Liban et du citoyen chiite et libanais ».
M. Joumblatt a également jugé que « l’armée libanaise a accompli un travail considérable par le passé, mais elle a besoin de davantage de soutien » et a critiqué le report de la conférence de soutien à l’armée, prévue le 5 mars à Paris, estimant que « c’était une grosse erreur ». Interrogé sur la possibilité d’un conflit prolongé ou d’une invasion terrestre du Sud libanais par Israël, il a répondu : « Tout est possible ».



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15 h 51, le 03 mars 2026