Que peut-on raisonnablement attendre de la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise que coprésideront Emmanuel Macron et Joseph Aoun jeudi prochain à Paris ? Mais au fait, comment s’en tenir aux seuls impératifs de raison et de réalisme face au singulier paradoxe dont reste visiblement prisonnière notre institution militaire ?
Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, celle-ci aura ainsi été soumise à une incessante douche écossaise, principalement administrée par la superpuissance américaine. On n’a pas arrêté ainsi de la houspiller vertement, jugeant trop lente et laborieuse son entreprise de désarmement du Hezbollah ; mais c’était le plus souvent pour la congratuler peu après, au vu des résultats obtenus. On continue d’exiger d’elle toujours plus de punch et de célérité, mais on ne lui livre que du matériel purement défensif et des fournitures logistiques à l’exclusion de tout armement lourd. On aura même été jusqu’à signifier au commandant de l’armée que sa visite à Washington était inopportune ; mais on finissait par l’y accueillir à bras ouverts, avec une profusion de tapes sur le dos, une fois qu’il eut fait part au gouvernement de son programme d’action au nord du fleuve Litani.
Ces réserves américaines ne sont guère nouvelles. Washington a traditionnellement redouté de voir ses gadgets militaires tomber en de mauvaises mains, en cas de scission au sein de l’armée, phénomène survenu d’ailleurs plus d’une fois durant la guerre de quinze ans. À ces appréhensions s’ajoutent (avec plus de force que jamais !) les préoccupations sécuritaires qu’invoque à tout venant un Israël pourtant surpuissant. Bien que considérablement affaibli, bien qu’éliminé du Liban-Sud, le Hezbollah, en raison de son stock de missiles et de drones, figure toujours en tête des menaces non étatiques contre l’État hébreu. À en croire nombre d’analystes israéliens, la milice resterait même capable, en cas de confrontation, de tenir tête à l’armée libanaise en raison notamment des sympathies ou complicités dont elle bénéficierait prétendument au sein de la troupe.
Sauf développement dramatique et soudain, c’est donc en termes de gestion de crise qu’Américains et Israéliens donnent l’impression de raisonner en ce moment. Ils laissent ses chances au délai de 4 à 8 mois que s’est imparti le général Rodolphe Haykal pour confisquer graduellement les arsenaux illégaux au nord du Litani, mais sans pour autant réduire la pression militaire sur le Hezbollah. Étant bien entendu que tout serait à revoir si la guerre devait éclater entre les États-Unis et l’Iran ; ou alors si par miracle, et dans le cadre d’un marché garantissant sa survie, le régime de Téhéran se voyait acculé à démobiliser ses milices d’exportation. Le Hezbollah vient de faire savoir à ce propos qu’il n’interviendra pas si les frappes US contre l’Iran demeurent limitées ; en revanche, c’est la petite santé du guide suprême qui est une ligne rouge…
En définitive, et pour fort bienvenue que soit la conférence de Paris, il est peu probable qu’elle échappe à la logique faussement attentiste, et cela d’autant que les États-Unis y prennent activement part. Non moins déterminante est cependant la présence de l’Arabie saoudite, même si elle ne peut que ramener à la mémoire de pénibles souvenirs. Il y plus d’une décennie, ce royaume offrait de financer un achat libanais d’armes à la France pour un montant de trois milliards de dollars – entre autres véhicules blindés, pièces d’artillerie lourde, missiles antichars et armes d’assaut. Riyad ne tardait pas cependant à se raviser, le pouvoir libanais de l’époque n’osant museler la violente propagande antisaoudienne du Hezbollah.
Quoi qu’il en soit, il est bien précisé que c’est pour aider l’armée, la gendarmerie et la police libanaises à étendre leur contrôle total sur le territoire que tout ce beau monde est invité à Paris. Quelque abondante que soit la moisson en équipements ou en dollars, elle est toujours bonne à prendre, sans évidemment oublier de dire merci à la France pour son initiative. Vendredi, le chef de l’État, lui-même ancien commandant de l’armée, a passé en revue avec les chefs des diverses forces officielles les besoins du pays. Il emportera à Paris une liste d’emplettes détaillée, mais aussi et surtout l’aspiration massive de la population au règne de la loi.
Une fois n’est pas coutume, c’est hélas vrai ; mais le président est idéalement placé pour faire entendre les doléances, heurs et malheurs de la grande muette.
Issa GORAIEB

