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Culture - Exposition

Intérieur nuit, étreintes au sol : Bayan Kiwan en huiles sensuelles chez Sfeir-Semler

Avec « Intimate Trespasses », l’artiste palestino-jordanienne capte l’arrière-goût d’une époque saturée de violence, sans jamais la représenter frontalement.

Intérieur nuit, étreintes au sol : Bayan Kiwan en huiles sensuelles chez Sfeir-Semler

Bayan Kiwan, « Intimate Trespasses », 2025, huile sur toile, 178,5 × 349,5 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler

Au centre-ville, la galerie Sfeir-Semler accueille Intimate Trespasses, un ensemble inédit de Bayan Kiwan : huit toiles et huit céramiques, toutes réalisées à l’huile en 2025. Un corpus resserré, d’une cohérence troublante, où l’intime devient le lieu d’inscription des secousses du monde.

Partagée entre Amman (sa ville natale) et New York, l’artiste palestino-jordanienne née en 1995 travaille dans l’ombre des réalités contemporaines américaines et moyen-orientales. Pourtant, rien ici ne relève du spectaculaire. Pas de corps meurtris, pas de scènes d’affrontement. À la place : des couples enlacés, des silhouettes allongées l’une contre l’autre, les yeux clos ; des visages solitaires traversés par une fatigue dense. Comme si le trauma ne pouvait plus se dire qu’à voix basse, dans le pli des gestes ordinaires.

Reprendre les images

La pratique de Bayan Kiwan s’ancre dans la photographie. Elle part d’images existantes – clichés pris sur le vif d’amis, de proches – pour mieux les déplacer. À l’origine de cette démarche, une lassitude face aux représentations figées des femmes arabes, « exceptionnellement opprimées ou étrangement exotisées », selon ses mots. Peindre devient alors un geste de réappropriation narrative.

L’artiste se tient toutefois à distance du terme d’« archive ». « L’archive est omniprésente dans la production culturelle de la région, observe-t-elle. Ce qui m’intéresse, ce sont des documents de vie qui ne cherchent pas à faire preuve. » Un refus du factuel, au profit d’une mémoire sensible.

« All Words Will Fold Their Wings », 2025, huile sur toile, 180 × 140,5 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler
« All Words Will Fold Their Wings », 2025, huile sur toile, 180 × 140,5 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler

Dans In Relation to Wilting, une femme soutient une autre allongée sur ses genoux. Au centre, un bouquet mêle fleurs éclatantes et pétales fanés. La scène semble réaliste, mais quelque chose résiste : les éléments ne s’inscrivent pas dans un espace cohérent. Les fleurs paraissent presque suspendues, comme issues d’un autre temps. La toile procède par strates, à partir de plusieurs photographies recomposées.

Ce montage n’a pourtant rien de brut. Il est absorbé par une peinture fluide et lumineuse. Les couleurs – rouges transparents, jaunes acides, verts vibrants – glissent sur les drapés, creusent les ombres, animent les peaux. « La peinture à l’huile a quelque chose de très sensuel, explique Bayan Kiwan. Elle se mêle à elle-même. Avec des glacis fins, on peut réchauffer ou refroidir une surface sans en altérer la structure. »

Ces œuvres marquent une inflexion dans son parcours. La touche se libère, laisse apparaître coulures et accidents. « La céramique a changé ma manière de peindre », reconnaît-elle. Le temps du four, l’imprévisibilité de la cuisson ont introduit une part de lâcher-prise.

Il en résulte une tension féconde : des figures traitées avec précision, mais baignées dans une palette presque solaire, à rebours des tonalités sombres traditionnellement associées au deuil. La douleur ne se drape pas de noir, elle irradie.

Une communauté d’étreintes

Œuvre pivot de l’exposition, Intimate Trespasses déploie une scène d’intérieur où une quinzaine de jeunes adultes reposent, s’étreignent, se massent, se soutiennent. La sensualité est palpable, sans jamais devenir démonstrative. Ce qui domine, c’est la sensation d’un collectif fragile, fatigué, mais soudé.

La scène évoque, sans les citer, les mouvements de 2019 au Liban, au Chili ou à Hong Kong – ces moments où l’histoire s’inscrit dans les corps. Les images sources proviennent en grande partie de l’ancien appartement new-yorkais de l’artiste. D’autres éléments s’y agrègent : une carte postale de Ghassan Kanafani par Samia Halaby, le souvenir d’une exposition de Félix González-Torres.

« In Relation to Wilting », 2025, huile sur toile, 180 × 140,5 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler
« In Relation to Wilting », 2025, huile sur toile, 180 × 140,5 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler

La composition avance par accumulation. Certaines zones demeurent naturalistes – le vert d’une plante, la texture d’un tissu. D’autres éclatent en nappes lumineuses. Un jaune saturé envahit un angle de la toile, altérant carnations et matières, comme une photographie volontairement surexposée.

La coexistence de postures apaisées et de couleurs indociles confère à l’ensemble une dimension presque temporelle : l’impression de plusieurs réunions condensées en une seule image, comme si des semaines de discussions, de doutes et de solidarité s’étaient déposées là, en couches successives.

« Tous ces replis ne sont pas du désespoir, insiste Bayan Kiwan. Ce sont des moments éphémères où l’on s’assied avec ce qui se passe. Peut-être pour laisser advenir un sentiment. Peut-être pour préparer l’action. »

La mémoire du feu

La série Fold prolonge cette réflexion dans la céramique. Huit assiettes volontairement pliées – comme des feuilles mal rangées – portent chacune le portrait d’une figure solitaire. Les visages, souvent enfouis dans les mains, semblent encore plus directement éprouvés.

« Fold V », 2025, céramique émaillée, 32,5 × 35,5 × 6 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler
« Fold V », 2025, céramique émaillée, 32,5 × 35,5 × 6 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie Sfeir-Semler

Bayan Kiwan s’est tournée vers l’argile en 2024. Après plusieurs tentatives, elle reproduit sur une plaque la photographie d’un ami épuisé. Émaillage, cuisson, attente. « J’ai été physiquement bouleversée par ce que le four avait fait au dessin, raconte-t-elle. L’objet traverse pression et chaleur pendant longtemps. Cela reflète l’expérience du sujet représenté. »

La céramique peinte, médium ancestral, convoque l’ombre longue de l’Antiquité. Sans citer explicitement les portraits du Fayoum, elle entre en résonance avec eux. Mais là où le naturalisme hellénistique offrait aux morts un calme souverain, Bayan Kiwan capte l’extrême tension des vivants.

Au fil de ces toiles et de ces surfaces cuites, Intimate Trespasses dessine ainsi une cartographie sensible de l’époque : non la violence spectaculaire, mais ce qui subsiste après elle – l’étreinte, la fatigue, la chaleur persistante des corps.

L’exposition est visible à la galerie Sfeir-Semler, au centre-ville de Beyrouth, jusqu’au 21 mars.

Au centre-ville, la galerie Sfeir-Semler accueille Intimate Trespasses, un ensemble inédit de Bayan Kiwan : huit toiles et huit céramiques, toutes réalisées à l’huile en 2025. Un corpus resserré, d’une cohérence troublante, où l’intime devient le lieu d’inscription des secousses du monde.Partagée entre Amman (sa ville natale) et New York, l’artiste palestino-jordanienne née en 1995 travaille dans l’ombre des réalités contemporaines américaines et moyen-orientales. Pourtant, rien ici ne relève du spectaculaire. Pas de corps meurtris, pas de scènes d’affrontement. À la place : des couples enlacés, des silhouettes allongées l’une contre l’autre, les yeux clos ; des visages solitaires traversés par une fatigue dense. Comme si le trauma ne pouvait plus se dire qu’à voix basse, dans le pli des gestes...
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