De gauche à droite: Emma Gration et Miss Robyn Hoes sur une scène drag queen en juillet 2026. Photo Rayanne Tawil/ L'Orient-Le Jour
Impossible de faire un pas de plus dans cette salle bondée, animée d’une énergie contagieuse. Certains spectateurs sont assis à même le sol, d’autres adossés aux murs de pierre ou serrés les uns contre les autres au fond de la salle, dans l’espoir d’apercevoir la petite scène.
Emma Gration, un faux-air de Sabah, fait son entrée comme si elle connaissait chacun des visages présents. Avant même de présenter les candidates, elle interpelle le public, taquine les inconnus et entraîne les nouveaux venus dans le jeu. Lorsque les lumières s’éteignent, l’atmosphère évoque davantage une soirée entre amis qu’un spectacle.
« Nous voulons recréer l’expérience de Drag Race, mais avec une touche arabe, explique-t-elle à L’Orient-Le Jour. La plupart des sketchs sont en arabe, ce qui leur donne une touche locale. Nous sommes encore loin d’avoir notre propre Drag Race dans la région. Alors, en attendant, nous avons décidé de créer la nôtre, ici, dans notre petit coin de Beyrouth, le temps d’une soirée. » Le concept reprend les codes de la célèbre émission de télévision, tout en les adaptant à la réalité locale.

Humour libanais et reines venues d’ailleurs
La première à monter sur scène est Miss Robyn Hoes, vêtue d’une spectaculaire tenue argentée. Une vraie extraterrestre fraîchement débarquée sur Terre... qui aurait immédiatement assimilé l’art du sarcasme libanais.
Elle raconte avec humour la vie sur sa planète imaginaire, se moque d’elle-même comme de la compétition, avant de laisser place à la musique. Sur des tubes d’Élissa, elle enchaîne les chorégraphies pendant que la salle chante à l’unisson.
« Tout le monde a déjà vu au moins un épisode de Drag Race. Nous partons de quelque chose de familier, puis nous le faisons nôtre », explique-t-elle.
Pour Robyn, cette appropriation est intimement liée à son parcours. Originaire de Tripoli, elle a trouvé sa place au sein de la communauté drag beyrouthine. « Mon personnage est une extension de moi-même. Le jour où j’ai enfin pu faire du drag, j’ai eu l’impression de respirer. »
Sasha Elijah lui succède, drapée d’ailes bleu galaxie, perchée sur d’immenses plateformes et coiffée d’une visière rouge flamboyante. En quelques secondes, le minuscule espace se transforme complètement en décor de science-fiction.
« Mon drag est très fluide, explique-t-elle. Je cherche toujours une hyperféminité. Parfois c’est drôle, parfois plus artistique. Pour moi, le drag est avant tout du théâtre. »
Quand le public fait partie du spectacle
Très vite, la scène déborde de son cadre dans une interaction spontanée, presque naturelle. Lorsqu’une chaise se brise en pleine représentation, plusieurs spectateurs proposent spontanément la leur. Et le spectacle continue comme si de rien n’était. Pour les artistes, cette solidarité est à l’image de la communauté drag beyrouthine.
« Nous restons soudées parce que nous partageons les mêmes expériences », résume Sasha. Entre deux numéros, Emma Gration maintient le rythme en invitant des spectateurs sur scène. Elle leur demande d’où ils viennent, chaque réponse devient matière à plaisanterie. Lorsqu’une spectatrice norvégienne se présente, la salle entonne spontanément la chanson devenue virale sur les réseaux sociaux en hommage au footballeur Erling Haaland.
Plus tard, plusieurs volontaires participent à un jeu improvisé, inscrivant leurs réponses sur des tableaux blancs pendant que Robyn et Sasha imitent des personnalités libanaises bien connues, provoquant de grands éclats de rire.
Une scène qui se réinvente
La soirée illustre aussi l’évolution de la scène drag à Beyrouth. Longtemps réduits à de simples performances de lip-sync, les spectacles, même s’ils restent très prudents et underground, mêlent aujourd’hui théâtre, stand-up, improvisation et interaction avec le public. «Les spectateurs découvrent aussi qui nous sommes à travers les échanges et les interviews », souligne Sasha.
Cette évolution intervient pourtant dans un contexte toujours fragile.
Après les attaques ayant visé plusieurs spectacles drag en 2023, la fréquentation a chuté et il est devenu plus difficile de trouver des lieux prêts à accueillir ce type d’événements. Les spectacles, eux, n’ont jamais cessé.
« Nous avons continué à faire du drag, affirme Robyn. Les gens ont simplement arrêté d’en parler. » Emma Gration partage le même constat. « Nous avons consacré tellement de notre vie à cet art que nous n’allons certainement pas laisser ceux qui nous attaquent avoir le dernier mot. »
Avant le baisser de rideau, elle remercie le public et rappelle que des soirées comme celle-ci n’existent que grâce à celles et ceux qui continuent de venir.


