Benoît Solès dans "La Machine de Turing". Photo avec l'aimable autorisation de Benoît Solès
Avec un peu d’avance sur le mois de la francophonie, le théâtre Monnot se pare des couleurs françaises pour accueillir La Machine de Turing, une pièce écrite par Benoît Solès. Avec des milliers de représentations, une quinzaine d’adaptations à travers le monde et quatre Molières au compteur (meilleur spectacle du théâtre privé, meilleur auteur francophone vivant pour Benoît Solès, meilleur comédien du théâtre privé pour le même et meilleure mise en scène pour Tristan Petitgirard), la pièce peut d’ores et déjà figurer au palmarès des œuvres marquantes de la saison.
C’est par hasard que Benoît Solès s’intéresse à Turing, en faisant des recherches liées à la symbolique de la pomme, de Newton à Adam et Ève, en passant par Blanche-Neige, jusqu’au logo d’Apple, dont l’origine continue de faire débat, mais qui pourrait être liée à Alan Turing. « C’était en 2017, il n’était pas encore réhabilité, on ne trouvait pas grand-chose sur lui en ligne, mais on savait au moins que c’était un mathématicien visionnaire, artisan majeur du décryptage du code Enigma pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui a permis aux Alliés de la gagner. C’est aussi le pionnier de la pensée informatique, de l’IA, quelque part celui qui pose les bases de l’ordinateur moderne. On sait aussi que c’est un homme condamné à la castration chimique par le pays même qu’il avait contribué à sauver. Sa faute ? Être homosexuel. Il finira par se suicider en croquant une pomme trempée dans le cyanure, d’où le rapprochement potentiel avec Apple, qui n’a été évoqué par ses collaborateurs qu’après le décès de Steve Jobs, lequel voulait éviter de froisser les sociétés bien-pensantes. »
La Machine de Turing de Benoît Solès ne fonctionne pas seulement comme une pièce biographique : elle met en scène un face-à-face tendu. Benoît Solès lui-même joue un Turing bègue et sensible, à différentes époques de sa vie. Antoine Ferey, qui lui donne la réplique, endosse trois rôles différents : celui du policier, de l’amant et du grand mathématicien qui va engager Turing pour décoder Enigma. C’est Turing contre le monde, la pensée qui affronte l’ordre établi, où l’intelligence dérange, où la différence devient un crime. « Le spectacle, créé en juin 2018 pour Avignon, était, pour des raisons pécuniaires, formaté pour deux », confie Benoît Solès, qui, en cours d’écriture, décide de positionner Alan Turing face au monde. « La pièce montre comment ces trois personnages passent chacun, à leur façon, d’une forme de peur, de défiance, voire d’hostilité envers Turing, à de l’admiration ou de l’amitié. Je crois que Turing était quelqu’un qui transformait les gens par son intelligence, sa vision et sa grande curiosité. »
La pièce débute au moment où il s’apprête à croquer la pomme et fonctionne comme un récit de sa vie, sans ordre chronologique, mais structuré autour de trois fils narratifs principaux : l’enquête menée par un policier qui le teste pour savoir s’il divulguerait le fruit de ses recherches, qu’il lui était interdit de partager ; un fil plus intime sur sa vie avec son partenaire et ce qui va mener à sa condamnation ; et enfin le décodage d’Enigma. Au cœur de la pièce, une question centrale : celle de la différence, ici l’homosexualité alors punie par la loi britannique.

Le génie à l’épreuve
« La pièce, finalement, nous interpelle sur une page de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, sur la genèse de l’informatique et sur l’histoire des droits humains, voire du droit à la différence, raconte Benoît Solès. Je crois qu’une majeure partie du succès que la pièce connaît est due à la puissance émotionnelle que le public ressent, parce qu’il y a beaucoup d’empathie pour ce personnage de Turing, à la fois drôle et brillant, fort et fragile. J’ai voulu que ce ne soit pas un génie indéchiffrable, mais un homme qui se livre et qui, tout en étant extraordinaire, ne nous écrase jamais de sa supériorité intellectuelle. Je suis convaincu que Turing était quelqu’un de simple et sympathique. Il a toujours cherché à comprendre le monde et, pour un mathématicien à l’origine de recherches très pointues, il y a quelque chose qui confine à la métaphysique ; dès lors, on s’approche de questions spirituelles. » Lui, qui se disait athée, se passionnait pour les religions et le paranormal. « Si la nature a un code et des suites mathématiques, c’est qu’il y a une logique, donc une pensée et un programmateur, et lui voulait le connaître », lâche Benoît Solès.
En croisant science, intime et politique, La Machine de Turing rappelle que le progrès technique n’accompagne pas forcément le progrès moral, et que derrière chaque révolution intellectuelle se cache un être vulnérable, exposé aux préjugés de son temps. Les génies ou les prophètes sont-ils forcément voués aux gémonies ? Ceux qui pensent précocement dérangent. Dans les années 1950, quand Turing parlait de machine pensante capable d’apprendre de ses erreurs, on le traitait de fou, et pourtant il aura été le précurseur de toute l’agitation qui nous habite aujourd’hui. « Sa vie, son courage sont finalement un message qui invite à être soi-même, à affirmer sa différence. Cette pièce est une ode à la liberté de penser. Quand un spectacle peut accélérer des vies, changer des décisions, ce n’est pas rien », conclut Benoît Solès.
Un succès qui dépasse le théâtre
Du succès, Benoît Solès confie qu’il est très bouleversant de passer de l’ombre à la lumière et qu’il est très heureux que le texte soit aujourd’hui enseigné aux collégiens. « Les Molières nous ont permis de voyager dans le monde et de continuer pendant des années. C’était totalement inimaginable pour nous. La pièce est arrivée au moment où il fallait reconnaître Turing ; nous y avons modestement participé et j’en suis très fier. C’est merveilleux, c’est une récompense autant qu’un défi pour la suite, parce qu’il faut être à la hauteur de ce succès. »
Pour Benoît Solès, venu jouer au théâtre Monnot il y a une dizaine d’années Rupture à domicile – mise en scène également par Tristan Petitgirard –, ce séjour revêt une symbolique forte. « Le Liban a une histoire ancienne et récente lourde. En même temps, Beyrouth est magnifique. Venir y jouer cette pièce, qui parle, d’une certaine façon, de résistance et de résilience, de liberté, fait écho à des choses profondes ancrées dans ce merveilleux pays. J’ai hâte que le public vienne à la rencontre d’Alan et que nous puissions échanger. »
Les 26, 27 et 28 février à 20h30 au théâtre Monnot.


