L’actrice palestinienne Hiam Abbass à la Berlinale 2026, où elle défend un cinéma engagé face à la guerre. Photo AFP
Il a suffi d’une phrase pour fissurer la Berlinale.
« Nous devons rester en dehors de la politique. »
Prononcée par Wim Wenders, président du jury, lors de la conférence de presse d’ouverture, la formule se voulait prudente. Elle est devenue explosive. Dans une Allemagne dont le soutien à Israël est indissociable de son histoire, le mot « dehors » a résonné comme un retrait – voire comme un refuge.
La réponse est venue quelques jours plus tard. Calme, ferme.
« Je ne suis pas d’accord, tranche Hiam Abbass. Tout ce qu’on fait est un acte politique. » Et d’ajouter à l’AFP : « Il manque du courage chez les gens de cinéma, chez certains, je ne dis pas tous. »
À Berlin, le débat n’est plus théorique. Il est brûlant.
L’art pour l’art ? Très peu pour elle
Née à Nazareth, installée en France depuis plus de trois décennies, Hiam Abbass accompagne cette année deux films qui ne cherchent ni neutralité ni confort. D’abord dans Only Rebels Win, de la Libanaise Danielle Arbid, elle incarne une Palestinienne chrétienne vivant à Beyrouth, amoureuse d’un migrant sud-soudanais musulman, de quarante ans son cadet. Une histoire d’amour qui bouscule les appartenances religieuses, raciales, générationnelles, et déclenche la colère de l’entourage.
Le film devait être tourné à Beyrouth. Les bombardements israéliens de l’automne 2024 contraignent l’équipe à se replier en région parisienne, où la capitale libanaise est reconstituée dans un studio à Saint-Denis, près de Paris, « avec 600 000 euros et deux murs », s’amuse Danielle Arbid qui a sollicité une équipe au Liban pour qu’ils tournent des plans fixes de rues à Beyrouth qui ont ensuite été rétroprojetés sur des écrans derrière les acteurs. Montrer les rues de la capitale libanaise alors qu’elle était durement bombardée partait pour Arbid « d’une colère, d’une volonté militante » pour témoigner de la résilience de Beyrouth. « Ce film est un acte de résistance », dit pour sa part Hiam Abbass.
Quand les frappes commencent, elle appelle la réalisatrice : « J’ai dit à Danielle : quoi que tu fasses, là où tu vas, je te suis, car il faut que ce film existe. »
Ce « il faut » n’a rien d’abstrait. Il dit la nécessité de continuer à raconter, même quand la réalité vacille.
Dans À voix basse, de Leyla Bouzid, il est question d’homosexualité en Tunisie, où la loi criminalise toujours les relations entre personnes du même sexe. « Dans certains pays arabes, c’est vraiment un sujet très sensible et il faut en parler », affirme-t-elle encore. Elle précise aussitôt : l’homophobie n’est pas l’apanage d’une région. Elle traverse les continents.

« On ne peut pas continuer à subir »
Peu auparavant, Hiam Abbass achevait Palestine 36, consacré au soulèvement palestinien contre le mandat britannique. Le projet est suspendu après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et les représailles israéliennes à Gaza. Huit mois d’attente. Le tournage aura finalement lieu en Jordanie.
« À un moment, on ne peut pas continuer à subir », plaide-t-elle.
Le 7-Octobre, l’attaque du Hamas fait 1 221 morts en Israël, en majorité des civils, selon les données officielles compilées par l’AFP. Depuis, plus de 71 000 Palestiniens ont été tués à Gaza lors d’opérations militaires israéliennes, selon le ministère de la Santé du territoire.
Hiam Abbass parle de « génocide ». Elle salue la présélection, aux Oscars, de plusieurs films abordant la question palestinienne. Même si un seul atteint la liste finale, elle évoque « l’ouverture d’esprit » américaine qui les a menés « presque jusqu’aux dernières étapes ».
Pour elle, le cinéma n’est pas hors sol. Il est traversé par l’histoire.
Arundhati Roy claque la porte
La polémique prend une dimension internationale avec la réaction de l’écrivaine indienne Arundhati Roy, 64 ans, lauréate du Booker Prize en 1997 pour Le Dieu des petits riens. Elle se dit « choquée et écœurée » par la réponse de Wim Wenders.
Invitée à présenter une version restaurée du film In which Annie gives it those ones (1989), dont elle a écrit le scénario et dans lequel elle joue, elle annule sa venue.
« Entendre dire que l’art ne devrait pas être politique est sidérant », écrit-elle. Puis cette mise en garde : « Si les plus grands cinéastes et les plus grands artistes de notre époque ne peuvent pas se lever pour le dire, qu’ils sachent que l’histoire les jugera. »
Dans le même mouvement, deux films restaurés sont retirés d’une section parallèle : Sad Song of Touha, de l’Égyptienne Atteyat al-Abnoudy, et The Dislocation of Amber, du Soudanais Hussein Shariffe. La Cimathèque du Caire et les familles des réalisateurs évoquent un geste « en solidarité » avec le cinéma palestinien. La direction du festival dit « respecter ces décisions » tout en regrettant leur absence, qui aurait « enrichi le débat ».
Berlin, miroir d’une fracture
Depuis le 7 octobre 2023, la Berlinale est devenue un baromètre des tensions. L’an dernier déjà, le réalisateur américain Ben Russell accusait Israël de « génocide », keffieh sur les épaules. Le Palestinien Basel Adra, coauteur avec l’Israélien Yuval Abraham du documentaire No other land, dénonçait les massacres à Gaza sous les applaudissements.
L’Allemagne, en raison de son histoire, demeure l’un des principaux soutiens d’Israël. ONG et commission mandatée par l’ONU accusent l’État hébreu de génocide ; Israël rejette ces accusations comme « mensongères » et « antisémites ». À Berlin, la question n’est plus seulement diplomatique. Elle est artistique.
Peut-on encore faire semblant de séparer cinéma et politique ? Hiam Abbass répond sans hésiter : « Aujourd’hui plus que jamais, si on n’aborde pas ces sujets-là, on fait de l’art pour l’art et moi, c’est quelque chose qui ne m’intéresse pas. »
À la Berlinale, cette année, l’écran n’est pas un refuge. C’est devenu un lieu de responsabilité.




L’Art ne peut être qu’engagé ! Sinon il est stupide . Et maintenant plus que jamais ! Les masques tombent …
07 h 26, le 16 février 2026