Chère lectrice, cher lecteur,
Minuit à Beyrouth. Les yeux à moitié ouverts, le cerveau en pilotage automatique, le téléphone posé sur l’oreiller comme un pneu de sauvetage à l’insomnie. À Montréal, il est encore l’après-midi. Ma fille, 21 ans, entre deux cours, fraîche, lucide, et manifestement prête à m’expliquer la vie.
« L’amour, c’est une vibe », lui dis-je, très sûre de moi, ce qui, rétrospectivement, aurait dû m’alerter. « En 2026, la Saint-Valentin n’est plus cette foire aux cœurs en plastique et aux nounours XXL. C’est une intention, un geste, une esthétique. Bref, un concept. » (J’insiste sur le mot. Erreur fatale.)
Elle éclate de rire.
« Mum. Les nounours, c’est justement le concept. Le kitsch est redevenu cool. Le cœur en plastique, c’est du second degré. Toi, tu fais de la Gen Z… pour la page Culture. »
Touchée.
Depuis Beyrouth, je tente quand même d’argumenter, parce que visiblement, même à minuit, j’aime perdre des débats. Regarde Harry Styles : pour sa méga-campagne, il choisit des baisers photographiés à Beyrouth par Myriam Boulos. Pas des images léchées, mais des gestes vrais, un peu flous, un peu désordonnés. L’amour comme une trace, pas comme un produit.
« Oui, c’est beau », admet-elle. « Mais honnêtement, ça marcherait encore mieux imprimé sur gros cœur rose fluo. »
Je persiste, parce que l’orgueil parental ne connaît pas le décalage horaire. Toufic Farroukh revient jouer à Beyrouth, chargé de jazz et de mémoire. L’amour d’une ville, la fidélité, le retour. Pas besoin d’artifices.
Silence à Montréal. Puis : « OK… mais ajoute un petit emoji cœur sur l’affiche. Juste pour détendre. »
Dernière tentative, voix basse, presque maternelle fatiguée : Sarah-Joe Geara, finaliste de Top Chef MENA, qui construit ses plats autour d’histoires et de racines. Aimer, c’est raconter quelque chose de sincère.
Erreur stratégique.
« Exactement ! » s’enthousiasme ma fille. « Et le nounours raconte aussi une histoire. Celle où on assume d’aimer sans se prendre au sérieux. »
À Beyrouth, je bâille en me demandant à quel moment je suis devenue la personne qui intellectualise la Saint-Valentin. À Montréal, elle attrape son sac et file en cours, victoire nette.
Conclusion transatlantique et légèrement humiliante : en 2026, l’amour peut être une vibe conceptuelle ET un cœur en plastique. Un baiser brut ET un nounours ironique.
Et la Saint-Valentin sert aussi à ça : rappeler que nos enfants comprennent parfois mieux l’époque que nous, même quand on est persuadée d’être encore très, très dans le coup.
Bonne lecture !
Maya Ghandour Hert
Cheffe du service culturel
L'OLJ /
le 12 février 2026 à 10h40