Les Jeunes Constellations. Prédilection pour un naufrage de Rayas Richa, Quidam éditeur, 2025, 200 p.
«Ô que ma quille éclate, Ô que j’aille à la mer », écrivait Rimbaud. Chiche ! répond Rayas Richa. La biographie publique de l’écrivain franco-libanais est brève : « Né à Aitanit au Liban en 1978 d’un professeur de Lettres maronite et d’une mathématicienne arménienne. Il a eu une enfance heureuse et n’a pas fait beaucoup d’enfants. Après avoir été banquier, coursier, épicier, gérant, photographe et vendeur, il donne avec Les Jeunes Constellations son premier roman. »
Situé au haut Moyen Âge, au milieu de passagers croisés en croisière, cabotant de Venise à Constantinople à bord de la Fortunera, un navire à bout de souffle, ce roman ressemble davantage à un recueil de poèmes ou à un opéra. Toujours poursuivant Les Jeunes Constellations, un premier volet publié en 2016, Richa livre en 2025 une suite tout aussi débridée : Prédilection pour un naufrage.
Un narrateur de 17 ans embarque sur le rafiot à la recherche de son « géniteur », en direction de Jaffa où il espère hériter d’un large fief. Il ne possède de lui qu’un journal de voyage où ce dernier ne consigne que des impressions plus ou moins philosophiques, des poèmes et une sorte de tableau de chasse érotique. Trouver un chemin dans ce fatras… Les escales en pleine épidémie de peste donnent une idée de la vie des hommes en ces temps obscurs, mais s’il est un personnage dominant, c’est bien l’écriture et elle seule. Car la plume de Richa – nom prédestiné qui signifie « plume » en arabe – est trempée dans une encre peu commune. Ce roman, à la fois picaresque et initiatique, est un déversement de joyaux verbaux, une corne d’abondance de métaphores grandioses, un éblouissement antiromantique qui prend à rebours les clichés du genre, traite ainsi la voie lactée d’ « escarre », « une plaie recousue à la hâte pour empêcher que ne s’en déverse l’amertume des morts ou le rire des dieux », et s’écrie « Fuyez l’amour ! Il est le chemin de tous les exils ! ». L’anglais vient parfois à la rescousse pour apporter un peu de recul, de modernité, d’humour et peut-être d’élégance à un français qui vogue du latin au médiéval avec des intrusions bibliques, des néologismes et des perles d’argot contemporain.
Rien n’est résumable dans ce roman opulent qui oppose aussi les folies religieuses, celle, bestiale, des croisés, légionnaires de l’obscurantisme chrétien, et des soufis à l’inaudible sagesse. À défaut d’une biographie détaillée de l’auteur, le lecteur se contentera, dans le journal du père, de la fable du singe Sadegh : « Un singe mis au monde dans une famille de lettrés », et qui y avait contracté « une conscience mélancolique ». Sadegh « voulait des mots pour faire durer les choses en lui », écrit Rayas Richa qui dénonce du même jet l’existence de l’écrivain, « une existence de bête de foire ». Que son écriture s’élève, à condition de se délester de l’alphabet, et on le retrouve « tout en haut de la futaie, pendu, à l’endroit où les nuages rient en se frottant aux branches ». Sans surprise, c’est au large d’Ithaque que le malheureux Fortunera prendra finalement l’eau au bout de son vain combat contre les récifs. « Ithaque t’a donné le beau voyage : sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n’a plus rien d’autre à te donner », écrit Constantin Cavafy. Le narrateur, qui a « fait des syllabes un radeau », n’a plus qu’à appeler le Passeur, laissant son lecteur, à la dernière page, ébloui et pantois.