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Culture - Cinéma

« A Sad and Beautiful World », ou les métamorphoses de la lucidité dans un Liban en crise

Actuellement à l’affiche des salles libanaises, le film de Cyril Aris, lauréat du Prix du public à la Mostra de Venise, raconte les cruelles intrusions de la guerre dans l’intime et la difficulté de s’aimer avec un projet d’avenir dans un pays tourmenté.

« A Sad and Beautiful World », ou les métamorphoses de la lucidité dans un Liban en crise

Le duo central du film campé par Hasan Akil et Mounia Akl. Photo fournie par Cyril Aris Screenshot

Le synopsis est clair, simple comme le déroulé d’un conte, presque convenu. Deux écoliers, le Liban et la guerre. Nino aime Yasmine. Yasmine fait rêver Nino. Cachés dans un wagon désaffecté, il leur suffit de fermer les yeux pour s’évader vers une île heureuse. Ils ne sont pas heureux, mais ils ne le savent pas. La réalité s’est imposée à eux très tôt, très brutale. Nino est orphelin. Les parents de Yasmine vont bientôt divorcer. Tous deux sont campés par de jeunes acteurs émouvants de beauté et de spontanéité. Éternelle et banale souffrance de l’enfance que la guerre vient épicer de dangers, d’incertitudes et de séparations.

C’est là où le premier long-métrage du documentariste Cyril Aris trouve sa singularité et son souffle. Ce titre magnifique : A sad and beautiful world (Un monde fragile et merveilleux ), emprunté à l’incipit de Down By Law de Jim Jarmusch (1986), annonce une montagne russe d’émotions, du rire le plus franc à la tristesse la plus profonde. La guerre est intrusive, elle dirige les destinées, affecte les relations, détourne les trajectoires. Autant que Nino et Yasmine, respectivement campés par Hasan Akil et Mounia Akl, le spectateur voudrait croire à la possibilité de cette île, refuge pour âmes délogées et enfants mélancoliques. Réalisatrice multiprimée, Mounia Akl (Submarine, 2016 ; Costa Brava, 2021, et les derniers épisodes de House of Guinness, 2025) passe rarement devant la caméra. Mais comment refuser sa confiance à Cyril qui a taillé ce premier rôle sur mesure pour celle qui partage avec lui une passion ravageuse pour le cinéma ? Ensemble, ils ont quitté des carrières tracées, lui dans la finance, elle dans l’architecture, pour des études de réalisation à l’université de Columbia.

Une séquence de "A Sad and Beautiful World". Photo fournie par Cyril Aris.
Une séquence de "A Sad and Beautiful World". Photo fournie par Cyril Aris.

La cruauté du réel dans la dimension du rêve

On retrouve Nino et Yasmine à l’âge adulte. Lui toujours rêveur, un peu candide, s’accroche à ses illusions avec une tendance à s’enfoncer dans les problèmes en croyant les résoudre. Il tient un petit restaurant sous le regard de son grand-père (Camille Salameh) qui l’a élevé, avec un chef et une serveuse, couple joué avec une exaspération mêlée de tendresse par Nadyn Chalhoub et Tino Karam. Un accident ramène dans sa vie la petite fille qu’il n’a jamais oubliée. Elle non plus. Yasmine est tout le contraire de Nino : une jeune femme déterminée, organisée, responsable. Sa lucidité lui dicte de quitter le pays. Sa mère, campée avec justesse par Julia Kassar, une grande pointure, avec Camille Salameh, des planches et de l’écran libanais, voit d’un mauvais œil sa fille se rapprocher de ce garçon qui lui semble inconsistant. Mais ils se marieront. Ils auront un enfant. Un conflit permanent entre la guerre et leur amour donnera raison tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Des rushs d’archives imposent la cruauté du réel dans la dimension du rêve. Il n’y aura pas de solution définitive. Tel est le Liban. Les images de Beyrouth détruit, saccadées, frénétiques, s’impriment dans la rétine sans que le cerveau ait le temps de les analyser. La musique d’Anthony Sahyoun accompagne cette lancinance.

Des claques visuelles et sensorielles qui viennent secouer le spectateur chaque fois qu’il croit se lover dans un confort sentimental. Une histoire banale ? Dans sa ligne, peut-être, mais pas dans sa trame, pas dans la vision qu’en livre ce réalisateur dont les documentaires, d’une rare intensité, n’ont jamais manqué de bouleverser leurs spectateurs. On pense notamment à The swing et Dancing on the edge of a volcano. Ceux qui s’attendent à visionner un film de plus sur le Liban, sa guerre et comment y survivre, en seront pour leurs frais. Un paquet de mouchoirs ne sera pas de trop, et le coup de grâce à leurs émotions refoulées, celles dont ils ont cru construire leur trop célébrée « résilience », viendra de la dédicace finale, offerte par Cyril Aris à son fils nouveau-né. Venu au monde, d’ailleurs, le jour où le réalisateur recevait l’ovation de la salle à la Mostra de Venise et par la même occasion le Prix du public de la Semaine des auteurs du prestigieux festival.

La Fondation Liban Cinéma, indispensable soutien

Écrit, composé et structuré en 2019, A Sad and Beautiful World a dû traverser cinq années d’incertitude avant d’atteindre le grand écran. Pendant ce temps, le Liban changeait, subissait de nouveaux bouleversements, et des mises à jour s’imposaient. Quand on pense aux multiples ralentissements, interruptions et défis financiers qu’a connus ce film, on ne peut que s’émerveiller de la charge émotionnelle qu’il dégage, cette concentration et cette cohérence qu’il affiche envers et contre tout. Dans le cadre d’un panel organisé pour l’avant-première du film à Beyrouth, dans la salle Metropolis, réalisateur, partenaires et producteurs ont détaillé ce parcours. On y a appris, entre autres, que le script a connu non moins de 120 versions. « Je comprends pourquoi si peu de films libanais se font. C’est vraiment un exercice de patience, et il faut trouver la motivation de continuer, d’écrire et de réécrire, en parallèle avec le financement qui arrive au compte-gouttes. Mais bon, c’est comme ça, je suis passionné par mon travail et soutenu par une super équipe, ce qui aide beaucoup. Finalement, en tant que libanais, on a tellement d’histoire à raconter ! » a soutenu Cyril Aris. Le réalisateur a bénéficié d’un atelier d’écriture d’une semaine, dirigé par deux experts, Antoine Waked et Nathalie Negroni, dédié à des films en stade de développement précoce, financé par la Fondation Liban Cinéma. La FLC a également obtenu un don de 75 000 euros de l’Union européenne qu’elle a attribués à six films dont celui de Cyril Aris qui a bénéficié d’une enveloppe de 10 000 €. Favorisant aussi les rencontres utiles pour les réalisateurs libanais, la FLC, partenaire des Rencontres francophones de Bruxelles, a sélectionné Cyril Aris pour y participer. Enfin, la fondation a favorisé l’accueil du réalisateur pour une résidence d’artiste de deux mois à la Cité des arts en partenariat avec la mairie de Paris. Gouttes d’eau dans la mer quand on songe au temps et aux frais que nécessite un film, mais gouttes d’eau nécessaires, déjà pour se sentir soutenu par un organisme libanais en l’absence d’une contribution de l’État à une industrie de plus en plus remarquée, avec des talents de dimension internationale et trop peu de moyens.

Le synopsis est clair, simple comme le déroulé d’un conte, presque convenu. Deux écoliers, le Liban et la guerre. Nino aime Yasmine. Yasmine fait rêver Nino. Cachés dans un wagon désaffecté, il leur suffit de fermer les yeux pour s’évader vers une île heureuse. Ils ne sont pas heureux, mais ils ne le savent pas. La réalité s’est imposée à eux très tôt, très brutale. Nino est orphelin. Les parents de Yasmine vont bientôt divorcer. Tous deux sont campés par de jeunes acteurs émouvants de beauté et de spontanéité. Éternelle et banale souffrance de l’enfance que la guerre vient épicer de dangers, d’incertitudes et de séparations.C’est là où le premier long-métrage du documentariste Cyril Aris trouve sa singularité et son souffle. Ce titre magnifique : A sad and beautiful world (Un monde fragile et...
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