Le Premier ministre Nawaf Salam (au centre) a demandé au ministre des Finances Yassine Jaber de répondre aux observations des députés avant le vote du budget de 2026, au Parlement le 29 janvier 2026. Photo tiree du compte Flickr du Parlement
C’est dans une ambiance tendue, et dans un hémicycle encerclé par de nombreux fonctionnaires, principalement des militaires à la retraite venus réclamer une revalorisation de leurs traitements, salaires et indemnités de fin de service, que le Parlement a approuvé le budget 2026, à deux jours de la fin du délai prévu pour le faire. Le vote a eu lieu à la majorité de 59 voix, contre 34 voix contre et 11 abstentions, selon l’Agence nationale d’information (ANI, officielle).
« Ce n’était pas l’idéal, ni même le minimum, mais nous avons au moins assuré la continuité de l’État et de ses institutions, car l’alternative aurait été le chaos étatique sur tous les plans –financier, social, militaire et sanitaire », a déclaré à L’Orient-Le Jour le président de la commission des Finances, Ibrahim Kanaan (ex-CPL), après la séance.
Le sujet des rémunérations de la fonction publique, qui n’ont toujours pas été revalorisées de manière à compenser la perte de pouvoir d’achat provoquée par la dépréciation de la livre libanaise depuis le début de la crise socio-économique en 2019, a été le point focal des débats entre le camp des députés estimant impensable de voter un budget qui ne les ajuste pas au moins partiellement, et ceux qui pensent qu’une telle mesure doit être précédée d’une réforme d’un service public comptant beaucoup trop d’effectifs.
Plusieurs députés, dont ceux du bloc aouniste ou encore l’élu sunnite de Tripoli Fayçal Karamé, étaient sortis pendant le vote qui se déroulait à huis clos lors d’une séance qui a duré jusqu’à presque 22h, alors que les échos venant de l’hémicycle semblaient indiquer que les négociations avaient évolué sur la détermination d’un pourcentage, certains laissant entendre que le gouvernement avait accepté d’accorder une hausse de 50 % des rémunérations et indemnités avant de revenir sur cet engagement.
S’exprimant sur la chaîne LBCI, le député ex-Courant patriotique libre (CPL, aouniste) Simon Abi Ramia a affirmé qu’il y avait eu un accord de principe, mais pas de pourcentage promis. Il a ajouté que le gouvernement devait adopter un projet de loi afin de notamment de réviser le salaire de base de façon définitive, alors que le système de compensation actuel consiste à multiplier le salaire de base calculé selon l’ancien barème appliqué avant la crise.
Menassa et Hajjar parlent aux militaires
Également interrogé en dehors de l’hémicycle, le député membre du groupe parlementaire du mouvement chiite Amal Hachem Kassem a regretté que le ton ait été élevé pendant les débats. Le ministre des Finances, venu répondre aux observations faites par les députés sur le budget au début de la séance du soir, a répété qu’il ne pouvait pas s’engager sur une hausse chiffrée sans étudier la question, spécialement à quelques jours de la venue d’une délégation du Fonds monétaire international au Liban, prévue en février. Vers 21h30, le ministre de l’Industrie Joe Issa-el-Khoury a déploré dans un message sur X la façon dont les débats se déroulaient.
En marge de la séance du soir, une réunion a eu lieu au Parlement entre l’ancien député et militaire Chamel Roukoz, le ministre de l’Intérieur Ahmad Hajjar et celui de la Défense, Michel Menassa, dans le bureau du vice-président du Parlement, Élias Bou Saab, où ils ont été rejoints par Nawaf Salam. À l’issue de ces discussions, Élias Bou Saab a affirmé que le Premier ministre était « déterminé à adopter une solution juste avant la fin février et que l’ambiance est positive ». « Nous ne sommes pas ici pour mendier. Nous avons des droits que nous réclamons et nous sommes déterminés à obtenir les 50 % avant la fin février », a déclaré de son côté Chamel Roukoz en sortant du Parlement.
S’exprimant face aux journalistes au Parlement après la séance, Yassine Jaber a maintenu sa position sur la grille des salaires après le vote, ajoutant qu’il était nécessaire d’éviter que le pays accumule les déficits. « Nous avons donné notre parole aux militaires et nous ne reviendrons pas là-dessus », a-t-il assuré concernant le projet de loi attendu en février.
« Nous ne pouvons pas agir en suivant nos émotions. Prendre une décision comme celle-ci dans la précipitation, sans étude et sans chiffres, n’était pas la chose à faire. Nous sommes dans un pays qui n’est pas dans une situation normale (notamment en raison de la crise et de la situation sécuritaire avec Israël, Ndlr). Nous ne devons pas prendre une décision qui ferait du mal au pays. » Sur la tenue des débats, il a regretté le chaos qui a régné, notamment en raison des députés prenant la parole sans autorisation.
Prenant la parole à la télévision en marge de la séance du Parlement, le leader des Forces libanaises, Samir Geagea, a salué « la position du ministre des Finances », malgré ses désaccords avec lui sur plusieurs points, ainsi que celle du chef du gouvernement, considérant que la situation des finances publiques évoluait « dans le bon sens » depuis la formation de l’exécutif il y a près d’un an.
« Une certaine improvisation »
Le texte définitif du nouveau budget n’a pas encore été rendu public. Selon la commission des Finances, le projet du gouvernement « se caractérisait par une certaine improvisation » dans le choix des mesures fiscales et « par une politique d’austérité excessive allant jusqu’à l’assèchement de certains crédits, ce qui a nécessité, d’une part, la rectification de certains textes, et d’autre part, la redistribution de crédits lorsque cela s’est avéré nécessaire ».
La commission avait aussi noté « une absence quasi totale de vision économique et sociale, au point que l’objectif de ces modifications semble se limiter à assurer des recettes supplémentaires pour le Trésor ». Répondant aux observations des députés avant le vote, le ministre des Finances a défendu le projet de budget du gouvernement, rappelant que l’exécutif avait été nommé il y a un an et qu’une révision ne pouvait pas s’intégrer dans une seule loi de finances. Il a également indiqué que le gouvernement avait compensé la faiblesse des investissements dans le budget en obtenant des prêts à long terme auprès de la Banque mondiale ou de l’Agence française de développement.
Selon ce qui ressort du rapport rédigé à l’issue du long examen du texte, et qui devrait donc se retrouver dans le budget définitif, sauf changement de dernière minute :
- Le budget prévoit 5,97 milliards de dollars de recettes pour compenser des dépenses équivalentes, des montants et un équilibre que la commission des Finances ne considère pas comme réalistes. Elle ne les a pas modifiés, mais a procédé à des réaffectations de crédits « afin de répondre aux besoins urgents de plusieurs administrations et établissements publics ».
- Un peu plus de 5 % du montant des dépenses que ces recettes doivent couvrir sont constitués de réserves budgétaires, c’est-à-dire des crédits inscrits dans le budget de l’État pour faire face à des dépenses imprévues. Ce seuil est plus élevé que celui de 1 % des dépenses prévu dans la loi sur la comptabilité publique. Il n’y a pas de budget spécifique alloué à la reconstruction ni de nouvelle grille des salaires.
- Recettes et dépenses sont en hausse de 20 % par rapport à 2025, selon nos calculs.
- Sur les 49 articles du budget, sept ont été supprimés, 20 ont été modifiés, 22 ont été adoptés tels quels et 13 ont été ajoutés sur proposition de plusieurs députés. La commission a rappelé que le ministre des Finances, Yassine Jaber, avait proposé d’ajouter plusieurs articles au projet alors qu’il était déjà transmis au Parlement, dont sa proposition controversée d’offrir la possibilité à des contribuables d’autres pays d’avoir leur résidence fiscale au Liban moyennant le paiement d’une contribution. La démarche a suscité un débat sur sa légalité au sein de la commission qui a décidé de laisser le dernier mot à l’Assemblée plénière.
- Selon la commission, certaines taxes ont été augmentées de 30 à 50 %, comme celles perçues par la Direction générale de la Sûreté générale ; d’autres prélèvements obligatoires ont été multipliés par 4, à l’image de certains droits perçus par les autorités portuaires.
- Enfin, le gouvernement n’a pas transmis les projets de loi de clôture des comptes pour les années non encore approuvées, une procédure qui consiste à vérifier que les recettes et les dépenses des budgets ont été exécutées comme prévu, et qui doit généralement être faite avant le vote du budget de l’année suivante. Cette procédure n’a plus été respectée depuis des années.



