Le chef du Parlement, Nabih Berry, et le gouvernement, écoutant l'intervention du député Nehmat Frem devant la Chambre, le 28 janvier 2026. Photo Parlement libanais / Ali Fawaz
Une deuxième journée de débats et d'interventions des députés s'est ouverte mercredi peu après 11h au Parlement libanais à Beyrouth, dans le cadre des discussions sur le budget de l'État pour l'exercice 2026. Préparé par le gouvernement de Nawaf Salam et amendé par la commission parlementaire des Finances, le texte a été vivement critiqué lors des interventions des parlementaires.
Le chef du groupe parlementaire et du parti Kataëb, Samy Gemayel, a ainsi reproché au gouvernement une perte de vitesse, l'appelant à « retrouver son niveau d'ambition de ses débuts », et lui a reproché d'avoir articulé le projet de budget sur les revenus provenant des taxes, alors que « seule la moitié des Libanais paient leurs taxes et impôts au Liban, ce qui fausse les chiffres puisqu'on ne combat pas l'économie parallèle ». « Pourquoi ne pas augmenter les investissements ? Tout simplement parce que le Liban reste en état de guerre et que personne ne veut investir dans un pays qui peut s'embraser à tout moment. Tant que nous n'avons pas envoyé les bons signaux, montrant qu'on est désormais un pays souverain, il n'y aura pas plus d'investissements que ça, et les budgets ne serviront à rien », a-t-il martelé.
Budget « ni constitutionnel, ni souverain »
De son côté, la députée Cynthia Zarazir (issue du mouvement de contestation de 2019), a estimé que le texte n'avait « aucune légitimité ni couverture politique ». Sa collègue, Halimé Kaakour, a, elle, relevé le « manque d'équité » des taxes prévues dans le projet de loi, et critiqué à l'instar de nombreux de ses collègues l'absence d'une loi de clôture des comptes, qui doit normalement aller de pair avec la loi de finance. Elle a donc dénoncé un budget qui « n'est ni constitutionnel, ni souverain. » Le député Razi el-Hajj (Forces libanaises) a pour sa part a souligné « la nécessité de prêter plus d'attention aux retraités, car ils relèvent de la responsabilité de l’État », appelant à consacrer 2 % des dépenses du budget pour permettre des augmentations des pensions. « Il ne faut pas accepter un budget qui ne reconnaît pas clairement l’ampleur de la dette de l’État », a-t-il encore plaidé, appelant en outre à une restructuration du secteur public. Dans son intervention, le député du Chouf, Ragi Saad, a également fustigé le projet de budget qui ressemble, selon lui, à celui d'un « boutiquier », affirmant qu'il espérait débattre un jour d'un budget qui assure réellement le redressement du pays.
Le député Fouad Makhzoumi a pour sa part reproché au texte de loi de ne faire que du « colmatage » et de ne fournir que des « solutions temporaires » pour le secteur public, regrettant que les dépenses accordées à l'armée soient réduites au « strict minimum. » Oussama Saad, secrétaire général de l'Organisation populaire nasserienne et député de Saïda, a dénoncé un texte qui n'est pas à la hauteur des défis et des risques » actuels pour le Liban, et « dépourvu d’engagements en matière de reconstruction, de retour des déplacés du Sud, et d’équité pour les militaires et les fonctionnaires ».
Plusieurs députés ont également évoqué la polémique autour de la loi électorale et les modalités de vote des expatriés. Nehmat Frem (indépendant, Kesrouan) a estimé que le texte actuel qui date de 2017 est « inapplicable , suggérant l'adoption d'une nouvelle législation. La loi en vigueur a provoqué une polémique ces derniers mois autour du vote des expatriés, certains estimant qu'il faut garder la formule des six députés indépendants pour la diaspora, alors qu'il n'y a toujours pas de décret d'exécution sur cette modalité de vote, et d'autres exigeant qu'ils puissent voter pour les 128 sièges de la Chambre suivant leur lieu d'origine au Liban. Adib Abdel Massih a, lui, indiqué qu’« il est clair que les élections n’auront pas lieu à la date prévue » et donc annoncé qu'il va proposer une loi « visant à reporter les élections d’un an, afin de ne pas continuer à mentir aux Libanais ».
Plusieurs députés du Liban-Nord ont porté des revendications pour cette région défavorisée. Mohammad Yahya a réclamé l'ouverture d'une branche de l'Université libanaise dans le Akkar et de la création d'une autoroute. Ahmad Rustom a pour sa part plaidé pour la remise en service de l'aéroport de Kleiate, une « nécessité nationale ». Ihab Matar a dénoncé la « négligence » à l'encontre de la ville de Tripoli, théâtre le week-end dernier de l'effondrement d'un immeuble qui a fait deux morts. Il a estimé que la ville a été « appauvrie » par l’État, ce qui est illustré dans le projet de budget « injuste » vis-à-vis de la grande cité du Nord. Walid Baarini a quant à lui critiqué une loi qui n'offre pas de « solutions structurelles aux problèmes des Libanais. »
« Ne diffère guère des précédents »
La séance parlementaire a repris à 18 heures, avec une série d’interventions majoritairement critiques à l’égard du projet de budget. Le député de Beyrouth issu de la contestation du 17 octobre 2019, Ibrahim Mneimné, a plaidé pour « une approche consacrant la primauté de l’État de droit et le rôle de l’État comme garant de la protection, du bien-être et de l’avenir de tous les Libanais ». Mettant en garde contre « des aventures suicidaires » dans le traitement du déficit financier, il s’est interrogé sur l’éventualité de vendre l’or, une hypothèse aussitôt écartée par le président du Parlement Nabih Berry, qui a assuré que cela était « hors de question ». Pour M. Mneimné, « ce budget n'est pas réformateur, ne diffère guère des précédents, poursuit une gestion de crise et constitue une occasion manquée ».
Même son de cloche du côté du député de Jbeil des Forces libanaises Ziad Hawat, qui a regretté l’absence d’« un budget exceptionnel posant les bases d’un véritable processus de réformes ». « Nous revenons aux mêmes politiques et tournons en rond », a-t-il dénoncé, fustigeant le manque de croissance, de réformes structurelles et « l’absence de toute vision sérieuse pour valoriser les actifs de l’État », malgré l’existence de lois, notamment sur le partenariat public-privé.
Pour le député du Courant patriotique libre Assaad Dergham, le budget « ne reflète pas les aspirations du peuple ». Annonçant qu’il lui retirait sa confiance, il a insisté sur la nécessité d’une révision des salaires, soulignant l’effondrement des pensions et des indemnités de retraite, et tenant le gouvernement pour responsable du dossier des retraités de l’armée. Le député Simon Abi Ramia, dissident du CPL, a dénoncé l’arrêt du financement du barrage de Janné, qualifiant cette décision de « crime humanitaire ». Il a aussi mis en garde contre un rejet du budget. « Si nous ne l’adoptons pas, nous reviendrons au régime du douzième provisoire, un budget de nécessité », a-t-il rappelé, estimant par ailleurs que « tout budget qui ne prévoit pas une couverture santé universelle est un budget contre le citoyen ». La Constitution accorde un mois de plus, soit jusqu’à fin janvier de l’année d’exécution du budget, si les députés ne parviennent pas à s’entendre avant le 31 décembre pour l'adoption de la loi. Pendant ce délai supplémentaire, les dépenses et les recettes sont exécutées selon la règle du douzième provisoire, c'est à dire de la même manière qu’en janvier de l’année précédente.
De son côté, le député du Nord Melhem Tok (proche des Marada et du PSNS) a dénoncé l’adoption d’un budget sans clôture des comptes, y voyant une violation de la Constitution. « Nous sommes toujours à l’époque des budgets de fonctionnement, des taxes et de la facilité à puiser les ressources dans les poches des citoyens, et non au temps d’une vision économique, de l’investissement et de la production », a-t-il déploré.
Le député de Marjeyoun-Hasbaya issu de la contestation populaire, Élias Jaradé, a d'abord déploré que le gouvernement « se contente de regarder les agressions israéliennes », et que « certaines positions ministérielles semblent même s’aligner sur Israël ». Sur le budget, il a demandé « où sont la lutte contre le gaspillage et les réformes ? » « Nous espérions un nouveau départ, une vision économique et le renforcement de toutes les infrastructures économiques », a-t-il regretté. Le député sunnite de Saïda Abdel Rahman Bizri a pour sa part déploré que le budget ne prenne pas en compte les besoins des populations déplacées à la suite des frappes israéliennes, évoquant un « manque de justice sociale » et l’absence de toute orientation réformatrice. « Rien ne change par rapport aux budgets précédents », a-t-il relevé. Le député sunnite de la Békaa, proche de l'ancien courant du Futur, Bilal Hechaïmi a salué la position du Premier ministre Nawaf Salam sur le monopole de l’État sur les armes. « Il n’y a pas d’économie sans stabilité, pas de stabilité sans sécurité, et pas de confiance sans État fort et respect de la Constitution », a-t-il conclu.
Vote jeudi
La séance a été levée peu avant 21h et devrait reprendre jeudi matin, à 10h. Des tractations sont en cours de la part de la présidence du Parlement pour réduire le nombre d’intervenants, afin de voter le budget d’ici jeudi soir. La première journée était concentrée sur les commentaires du texte du budget, souvent attaqué pour son manque d’ambition en matière de réformes et l’ambiguïté de certains de ses articles. S’y est également invité un débat autour du dernier discours du secrétaire général du Hezbollah Naïm Kassem, dans lequel il a menacé d’ouvrir un nouveau front au Liban en cas d’attaque américaine contre l’Iran. Des commentaires ont provoqué des joutes verbales entre les députés du Hezbollah et d’autres parlementaires.
La séance de mardi avait, en outre, été marquée par une forte mobilisation populaire dans le centre-ville de Beyrouth, de nombreux groupes et syndicats réclamant que leurs droits soient pris en compte dans la loi. Une contestation beaucoup plus timide mercredi, tandis que les syndicats d’enseignants du public, particulièrement les titularisés, ont appelé à un nouveau sit-in jeudi à 11 heures, devant l’entrée du Parlement, pour le troisième jour de débats sur le budget. « Notre combat ne s’achèvera pas avec l’adoption du budget. Nous sommes prêts à un bras de fer avec le gouvernement, et nous ne céderons pas tant que les salaires et les traitements n’auront pas retrouvé leur valeur d’autrefois », ont-ils promis dans un communiqué transmis par notre correspondant, Mountasser Abdallah. Ils ont appelé leurs collègues de la profession « à se rendre tôt sur place afin d’exprimer leur colère et de revendiquer leurs droits ».



Je ne dis rien que je n,ai pas dit avant.
12 h 27, le 29 janvier 2026