Au diable l’avarice, ce sont deux bombes, plutôt qu’une, qu’a lâchées Donald Trump au Forum international de Davos : deux gentillettes de bombes, du genre de celles qui font beaucoup de bruit mais aucun mal, bien au contraire.
La première était celle de renoncer solennellement à larguer de très réels et fort méchants projectiles sur le Groenland, qu’il menaçait il y a peu d’occuper de force si son OPA sur ce territoire danois était rejetée. Dans la foulée, le président des États Unis a annulé les surtaxes douanières appelées à cibler huit pays européens qui avaient opposé un non particulièrement farouche à ses ambitions expansionnistes. Pour sensationnelle que soit toutefois la reculade américaine, pour efficace que s’avère la solidarité dont a fait preuve le Vieux Continent, ce dernier est loin d’en avoir fini de ses cauchemars transatlantiques ; le mot d’ordre est donc toujours à la vigilance face à toute éventualité, comme décrété par le sommet européen réuni d’urgence jeudi. Car de toute la collection de bombes médiatiques que détient Washington, la fumigène n’est visiblement pas la moins prisée.
Maintenant qu’est écartée l’option militaire, ne devrait plus rester en théorie que celle d’une entente digne et rationnelle entre alliés. Car le temps n’est plus où l’Amérique, victorieuse de la Seconde Guerre mondiale, faisait tranquillement main basse sur des possessions japonaises dans le Pacifique. Encore plus révolue est l’époque où les États-Unis pouvaient très régulièrement acheter la Louisiane aux Français et l’Alaska aux Russes. Non seulement la séduction du dollar s’est avérée inopérante, mais elle a suscité l’indignation des Danois et des Groenlandais, avant même que celle de l’Europe. Comptez toutefois sur le billet vert, expulsé par la porte, pour le voir user de mille détours afin de revenir par la fenêtre.
C’est ce que laisse craindre l’ébauche d’accord concoctée par Trump et son bon ami le Néerlandais Mark Rutte, chef de l’OTAN, qui s’est dernièrement illustré en lui donnant du Daddy (Papa). Négocié derrière le dos des autorités de Copenhague et de Nuuk, ce projet baigne pour l’instant dans l’ambiguïté. Il n’y est pas question d’argent, affirme le businessman président. Et pourtant, Washington a déjà fait valoir les énormes avantages économiques que tirerait la population locale de l’envoi de milliers de GI supplémentaires sur l’île.
Plus explicites encore ont été les possibilités de leasing (location à long terme) évoquées par les Américains pour la construction de nouvelles bases. Or c’est pour toujours que Trump se dit d’ores et déjà assuré d’obtenir tout ce qu’il voulait, ce qui implique forcément une cession de souveraineté à laquelle les Danois se refusent avec plus de véhémence que jamais. En dernier recours et à plus longue haleine, les États-Unis pourraient financer massivement les vieilles aspirations indépendantistes du Groenland autonome ; contracter un accord de libre association avec ce dernier ne serait plus alors qu’une formalité.
Très loin de l’Arctique, l’argent (celui des autres, cette fois) n’est guère absent de la diplomatie de choc américaine. Trump a ainsi choisi le cadre de Davos pour inaugurer son Conseil de la paix en présence d’une vingtaine de dirigeants de pays adhérant à cette instance : le statut de membre permanent pouvant être acquis pour la modique somme d’un milliard de dollars. Cet organisme avait été imaginé à l’origine pour la reconstruction de Gaza, le président américain demeurant d’ailleurs obsédé par son projet de Riviera. Mais depuis, le Conseil s’est arrogé une juridiction considérablement plus vaste, englobant en effet toute région affectée ou menacée par un conflit. Voilà qui en ferait non plus seulement un accessoire ou même un doublon de l’ONU, mais un substitut de cette dernière.
Cerise amère sur le vénéneux gâteau, Trump en a déjà bidouillé la charte pour se garantir une présidence à vie. Inébranlable assurance ou folle imprudence ? Il a tout de même fallu préciser dans le texte que ce règne ne prendrait fin que dans les cas de disparition, de démission volontaire ou… de déficience mentale.
Issa GORAIEB

