Entretiens Exposition

(Re)lire Colette autrement, à la BNF de Paris

(Re)lire Colette autrement, à la BNF de Paris

© BnF

La Bibliothèque nationale de France accueille sur le site François Mitterrand une grande exposition autour de Colette jusqu’au 18 janvier, élaborée par Émilie Bouvard, Laurence Le Bras et Julien Dimerman, et intitulée Les Mondes de Colette. L’occasion de découvrir les mondes d’une autrice indépendante et novatrice du XXe siècle. À travers des manuscrits, des estampes, des photographies, des peintures et différents objets, le narratif du dispositif scénographique dessine le parcours pluriel et en perpétuelle évolution d’une romancière qui interroge le féminin, l’identité, l’émancipation, le désir, le couple, la nature, mais aussi l’écriture de soi et l’autofiction.

Les jeux de miroir entre Colette et ses personnages, entre son époque et nos interrogations contemporaines, sont saisissants, à travers la dramaturgie érudite, originale et plaisante que propose cette exposition littéraire transversale. Souvenirs sensibles, le monde, s’écrire, le temps et la chair sont les cinq étapes d’un parcours où se déploient 350 pièces variées et finement contextualisées au sein d’une œuvre pléthorique et plurielle, bien plus moderne que ce qu’il a pu en être retenu. « Or, si je suis immobile ce soir, je ne suis pas sans dessein, puisqu’en moi bouge (…) un sévice bien moins familier que la douleur, une insurrection qu’au cours de ma longue vie j’ai plusieurs fois niée, puis déjouée, puis finalement acceptée, car écrire ne conduit qu’à écrire », Le Fanal bleu, 1949.

Conservateur et responsable de la bibliographie de la littérature française au département Littérature et arts de la BNF, Julien Dimerman partage son vif intérêt pour la romancière, et les interrogations afférentes à la création d’une exposition littéraire.

Comment est né le projet d’une grande exposition sur Colette à la BNF ?

Le projet de départ était de célébrer en 2023 le cent-cinquantenaire de la naissance de Colette. Avec la crise de la covid, notre programmation a été décalée, et finalement 2025 correspond à l’entrée de la romancière dans le domaine public, 70 ans après sa mort. La Société des amis de Colette, ainsi que la maison et le musée Colette, à Saint-Sauveur-en-Puisaye, ont été très associés à la genèse de l’exposition.  

Selon les lecteurs et les lectrices, il peut y avoir quelques clichés ou des points d’entrée simples et attendus pour entrer dans l’œuvre de Colette, par exemple les Claudine, qu’on a pu avoir lus jeune, ou alors la Colette plus bucolique, amie des animaux, chantre de Saint-Sauveur. D’autres la connaissent à travers des romans de référence comme Le Blé en herbe ou Chéri, ou encore par leurs adaptations cinématographiques. Le titre Les Mondes de Colette insiste sur la volonté de prendre en compte cette diversité de Colette qui ne nous était pas aussi apparente au départ. Nous avons été très surpris de découvrir leur très grande variété.

Avez-vous cherché à aborder l’œuvre de Colette dans sa globalité ?

C’est la vocation d’une grande exposition rétrospective à la BNF, l’intérêt est d’en cerner toutes les facettes. Dans le cas de Colette, c’est particulièrement intéressant du fait qu’elle est une autrice à la fois très canonique et tout aussi méconnue. Embrasser la totalité de l’œuvre permet de lui restituer sa place précise dans le canon littéraire et d’en souligner l’ampleur. On avait aussi ce désir de rappeler ce qui chez elle est contemporain. Son traitement de l’animalité par exemple n’est pas aussi démodé qu’il pourrait le sembler à première vue. Les questions de genre sont aussi très actuelles dans ses textes, que ce soit dans la lignée des gender studies ou autour de l’émancipation féminine. Ce que nous avons choisi de mettre au centre de l’exposition, ce sont les problématiques de l’écriture de soi et du rapport entre réalité et fiction. La Naissance du jour est passionnant à cet égard, avec la figure de Madame Colette  ; d’autres personnages comme Claudine, Renée dans La Vagabonde, ou Léa dans Chéri, gravitent autour de leur autrice. On a souhaité mettre en valeur cette manière qu’a Colette de transgresser des genres classiques comme le roman et l’autobiographie au sens strict, et d’entrer en résonance avec des pratiques qui, dans les années 2000 et encore aujourd’hui, notamment au cinéma, restent importantes en termes d’autofictions.

Quelle est la particularité d’une exposition littéraire ?

Ce type d’exposition n’est pas si courant, mais la BNF permet d’en proposer avec une certaine ampleur, en particulier quand ce sont des écrivains bien représentés dans nos collections, ce qui est le cas de Colette, dont on a beaucoup de manuscrits, de la correspondance, et un très grand nombre de livres publiés. La BNF fait aussi des expositions plus classiques, comme des photographies, ou bien des estampes, ce qui est le cas actuellement sur le site Richelieu, autour des œuvres nabies. Néanmoins, on aime bien avoir ce créneau qui nous est plus propre, des expositions littéraires, qui ont été développées par Julien Cain et théorisées par Valéry. Nous sommes heureux de faire vivre cette pratique, qui a son public, fidèle et intéressé. Dans la mise en place de ce type d’exposition, on est confronté à une problématique spécifique : comment exposer quelque chose qui n’est pas fait pour être exposé ? Une des réponses classiques est de travailler autour des manuscrits pour illustrer la genèse de l’œuvre. Dans le cas de Colette, cela se justifiait moins que dans le cas de Proust, car La Recherche a ce statut d’œuvre monumentale dans notre culture, et il y a des phrases que tout le monde connaît, dont on peut illustrer l’évolution. Pour Colette, beaucoup de manuscrits ont été reconstitués, mais quelques corrections significatives sont mises en valeur dans l’exposition. On a insisté sur le visuel, qui permet de restituer les ambiances qui ont nourri les œuvres et qui entrent en résonance avec leur imaginaire, comme avec cette série de photographies découverte grâce à Émilie Bouvard  ; extraite du fonds de photographies de coulisses de l’époque, à la médiathèque du patrimoine. Nous avons choisi d’en faire un diaporama pour montrer l’envers du Music Hall, qui a beaucoup inspiré Colette, et c’est la seule manière d’avoir une représentation visuelle de ce qu’elle décrit avec beaucoup de précision.

Dans quelle mesure sa pratique de l’autofiction est-elle caractéristique ?

Le mot autofiction n’existait pas à l’époque mais certains éléments sont surprenants. Dans La Naissance du jour par exemple, on retrouve son univers, ses amis, les artistes qu’elle fréquente, comme Francis Carco. Au sein de cet univers autobiographique, elle insère un triangle amoureux autour de Madame Colette avec deux personnages de fiction. Elle semble essayer d’agir sur sa vie par l’écriture, en s’interrogeant sur le vieillissement et sur l’amour et en tentant de se libérer d’une certaine emprise de la passion. Tout en citant les lettres de Sido, qui sont celles de sa mère, elle les modifie parfois, ce qui était totalement inconnu des lecteurs de l’époque, et que l’on peut constater dans l’exposition. C’est intéressant de voir comment elle modifie la réalité.

Une des pièces de la réserve des livres rares est très parlante à cet égard, ce sont les épreuves corrigées de La Naissance du jour. Colette a inscrit une première épigraphe, empruntée à Proust dans une interview, où il évoque ce « je qui est moi et qui n’est peut-être pas moi », avant de la modifier en ces termes : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience  ; c’est seulement mon modèle. » Madame Colette n’est donc pas un autoportrait mais plutôt un modèle qu’elle se donne par l’écriture, c’est à la fois assez moderne, et très novateur sur un plan formel.

Comment avez-vous mis en valeur la réflexion de Colette sur l’indépendance des femmes ?

En échangeant avec les spécialistes, on a constaté qu’il y aurait une exposition assez facile à faire et attendue autour de l’idée d’une femme libre, ou du moins qui se libère. Ils ont été assez contents qu’on évite de favoriser cet axe sur les autres, même si la question est présente du début à la fin du parcours. La première pièce que l’on voit est la correction d’un manuscrit de Colette, Le Miroir, où elle avait écrit au départ en parlant de Claudine : « Vous êtes Claudine, je ne suis que Colette. » L’autrice a ensuite barré la négation restrictive, ce qui est très important du point de vue de l’affirmation de soi de cette femme, restée jusqu’à la fin assez timide, et qui manquait sans doute de confiance en elle par rapport à ses contemporains masculins.

Dans la quatrième partie de l’exposition, deux articles montrent l’ambiguïté de Colette à ce sujet, elle y exprime des positions assez conservatrices, notamment sur la question de la participation des femmes à la vie politique. Mais la question essentielle n’est pas là, c’est sa vie et son œuvre qui sont féministes par bien des aspects, et qui sont du côté de l’émancipation, comme dans la vision du couple qu’elle donne, où le personnage masculin est systématiquement minoré.

Quels sont les éléments qui vous ont le plus marqués en préparant l’exposition ?

J’ai découvert la relation de Colette avec le cinéma, notamment grâce aux travaux de Paola Palma, la grande spécialiste de ces questions, avec qui on a travaillé et qui collabore au catalogue. J’ai découvert que la romancière s’y est intéressée très tôt, et que ses articles ont influencé la critique cinématographique de l’époque. Elle a même écrit des scénarios. J’ai aussi été sensible à son rapport à la musique, et notamment sa collaboration avec Ravel. Nous montrons une partition de L’Enfant des sortilèges, dont elle a écrit le livret, annotée par Olivier Messiaen. Son texte sur les splendides lithographies de Matisse, qui représentent des danseuses, est passionnant  ; il semblerait que le peintre ait eu envie de collaborer avec Colette autour d’un livre d’artiste mais elle n’est pas allée jusque-là. Elle était peut-être moins sensible à l’avant-garde en peinture, elle préférait les œuvres d’André Dunoyer de Segonzac, ou de Luc-Albert Moreau.

La préparation de l’exposition m’a donné l’occasion de relire Colette, j’ai particulièrement apprécié La Chatte, Le Pur et l’Impur, Le Blé en herbe, ou encore ses nouvelles. Je sais que mes deux collègues ont toutes deux préféré La Vagabonde. Le prochain auteur que nous mettrons en lumière à la BNF est Perec !


La Bibliothèque nationale de France accueille sur le site François Mitterrand une grande exposition autour de Colette jusqu’au 18 janvier, élaborée par Émilie Bouvard, Laurence Le Bras et Julien Dimerman, et intitulée Les Mondes de Colette. L’occasion de découvrir les mondes d’une autrice indépendante et novatrice du XXe siècle. À travers des manuscrits, des estampes, des photographies, des peintures et différents objets, le narratif du dispositif scénographique dessine le parcours pluriel et en perpétuelle évolution d’une romancière qui interroge le féminin, l’identité, l’émancipation, le désir, le couple, la nature, mais aussi l’écriture de soi et l’autofiction. Les jeux de miroir entre Colette et ses personnages, entre son époque et nos interrogations contemporaines, sont saisissants, à travers la...
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