Brigitte Bardot repose au cimetière matin de Saint-Tropez. Photo AFP
Les caméras, des centaines, sont toutes rivées à l’entrée de l’église Notre-Dame de l’Assomption quand arrive, peu avant 10h30, un homme aux cheveux poivre et sel que personne ne remarque ni ne reconnaît. Tout de noir vêtu, son pantalon ample balayant le sol, il patiente derrière une file de people saluant la foule et de journalistes tentant de se faire convier à l’intérieur. Les yeux mouillés, la main tremblante, il se présente enfin à l’agent d’accueil. « Votre nom et prénom monsieur ? » ; « Nicolas Charrier. » Stupeur dans l’assemblée.
Ce 7 janvier 2026, ce fils, né orphelin tant sa génitrice ne le désirait pas, rend ici un ultime éloge à celle qui l’a fait quitter la France, qui l’a comparé à une « tumeur », qui a affiché publiquement son rejet farouche de le materner. Venu d’Oslo avec ses filles et petites-filles, cet homme d’affaires qui a cultivé une retenue à faire jaser et fantasmer les rédactions à ragots est en ce mercredi de retour dans le cœur du Saint-Tropez qu’il a mal connu, presque aussi mal que cette mère dont tout le monde lui parle sans cesse depuis la naissance. Difficile d’être l’unique enfant d’un mythe complexe, colérique, fragile. D’être l’enfant de Brigitte Bardot.

Autour de lui, quelque 400 invités triés sur le volet remplissent peu à peu les bancs en bois de la chapelle à la sobriété architecturale détonnant avec les personnalités tape-à-l’œil du petit écran ravis de confier leurs souvenirs intimistes avec la légende du septième art. Face aux micros tendus des chaînes d’informations en continu, passées pour la plupart en édition spéciale, l’animateur Bernard Montiel raconte leurs fastes dîners, le chanteur Chico (des Gypsies) évoque sa manière de se mettre en lumière et le ténor Vincent Niclo vante leur lien soi-disant indéfectible. En arrière-plan, l’apparition de Marine Le Pen, présente à titre « personnel et privé », rappelle les liens de B.B. avec l’extrême droite, ses idées, ses dérives et son programme. Grand absent de la cérémonie, le président de la République, avec qui l’ex-actrice entretenait un lien sévèrement critique, n’aura envoyé qu’un simple bouquet, signé avec la Première dame et déposé entre ceux du prince Albert de Monaco et de Michel Drucker… histoire de faire discret.
L’État, représenté par Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, avait proposé à la famille un hommage national, idée rapidement écartée par les principaux intéressés. « Brigitte était libre avant tout. Elle aurait détesté recevoir les discours d’hommes qui n’ont fait que moquer ses engagements, qui lui ont promis monts et merveilles pour protéger ses animaux et qui ne lui ont livré que mensonges, souligne un membre de sa fondation éponyme. C’est ici, parmi ses Tropéziens chéris, qu’elle voulait que l’on dise nos adieux. Elle était prête à partir, elle en avait assez, et vu l’état du pays, disons qu’elle avait raison… »

Confidences et préparatifs
Trois heures plus tôt, sur le port du village – où sera retransmis le rite funéraire –, deux grandes blondes en talons compensés et doudounes en « fausse fourrure, évidemment », installent leurs tabourets et y attachent leurs bichons maltais. Fraîchement débarquées de Rome, Isabella et Mathilde ne pouvaient manquer « cette échéance historique », ce « dernier ciao » à leur idole, source d’inspiration première de leurs feeds Instagram de quadragénaires modeuses. À cent mètres, fleuristes et appartements en Airbnb, d’ordinaire déserts en janvier, ne désemplissent pas. D’Istanbul, de Madrid, de Londres ou de l’extrême nord de l’Hexagone, les réservations ont afflué « dès l’annonce de la date de l’enterrement », relate Stéphanie, gérante d’un hôtel normalement fermé entre octobre et mai et rouvert pour l’occasion. À la mairie au drapeau en berne et au fronton décoré de portraits de la comédienne, le téléphone ne cesse de sonner. Sur le registre de condoléances, des centaines de messages affluent en allemand, en russe et en arabe. « Merci pour les femmes, partout », écrit même une Saoudienne. Les salutations, accompagnées de photos et de peluches, s’étalent devant une statue dorée de B.B. ou sur les barrières installées sur la route d’accès à La Madrague, la propriété où elle s’est notoirement recluse à l’aube de la décennie 1990.

Le jour précédent, le mari de la défunte – ancien conseiller de Jean-Marie Le Pen, entre autres fonctions –, Bernard d’Ormale, a été aperçu au milieu des préparatifs de la messe, ou en pleine conversation avec une poignée de reporters à qui il dévoile les dernières heures de sa « moitié », avec qui « il a tout partagé » depuis leur union en 1992. « Il faut savoir qu’elle a malheureusement souffert d’un cancer grave, ce qui expliquait ses hospitalisations à répétition », lance-t-il à L’Orient-Le Jour. « Parfois, elle souffrait beaucoup. Je ne supportais pas de la voir ainsi. Le matin de son départ au paradis, j’étais à ses côtés dans notre lit. Elle m’a lancé un petit ‘‘piou-piou’’ d’amour et s’est endormie à jamais, dans une douceur et une sérénité aussi belles qu’elle. Et tout à coup, son visage s’est apaisé. Elle était bien. »
Saluts apaisés
À l’ombre des mimosas, c’est avant tout une « figure majeure de la Côte d’Azur » que viennent saluer Martine et Philippe, mêlés aux dizaines de badauds rassemblés sur la place des Lices. Symbole d’une dolce vita made in France, Bardot incarnait pour Saint-Tropez, et plus largement pour le département du Var, un repère glamour autant qu’une précieuse source de revenus touristiques. « Bon, elle était un peu facho, disons-le », ricane Valentine, une étudiante de dix-neuf ans accompagnant sa grand-mère Ginette, déjà affolée à l’idée d’écouter sa tirade. « Mais au fond, elle incarnait assez bien la douceur et le vote de ce qu’est aujourd’hui le Sud. »

Les obsèques classiques – conformément à sa volonté – achevées, le convoi escortant le cercueil en osier très remarqué de l’icône traverse les ruelles de la bourgade en deuil, où aboiements de chiens se mêlent aux applaudissements des fans. L’occasion pour L’OLJ d’échanger brièvement avec une certaine Mireille Mathieu. « Brigitte était et restera ma grande sœur. Je tenais à venir chanter ici a capella Panis Angelicus pour lui dire combien je l’admire pour tout ce qu’elle a eu le courage de dire », confie la cantatrice, au regard et à la chevelure inchangés. « Elle incarnait la France, et la France lui doit sa reconnaissance », conclut-elle, entre deux plaidoyers à l’accent roulé.
Inhumée dans la plus stricte intimité familiale dans le cimetière marin face à la mer, B.B. repose désormais près de ses parents et de son premier époux, le réalisateur qui fit d’elle l’étoile la plus lumineuse du cinéma mondial avec Et Dieu créa la femme. Au même moment, un hommage populaire se tient au Pré des pêcheurs, où se retrouvent anonymes et figures familières, parmi lesquelles l’activiste écologiste Paul Watson, Jean-Luc Reichmann, en bon maître de Midi, et Paul Belmondo, héritier d’une autre lignée de géants.

Brigitte Bardot répétait depuis des années vouloir tirer sa révérence « sans en faire trop », dans cette retenue qu’elle n’a jamais vraiment réussi à s’imposer de son vivant. Il n’en sera rien. En fin de journée, quelques rares curieux s’aventurent près du lieu de sépulture de l’artiste, toujours sous haute surveillance policière. Devant sa résidence finale, un soleil qui semble vouloir se coucher un peu plus tard que prévu éclaire les offrandes et marguerites ainsi qu’une couronne de fleurs surmontées de deux mots. Ceux de la réconciliation. « À maman. »


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