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Années-charnières


Comme d’immuable tradition en cette période, nous voilà tous sacrifiant, à date fixe, au rituel. Un peu comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, nous sommes là à flasher sur les événements marquants de l’année finissante et à jouer aux apprentis devins pour ce qui est du Nouvel An frappant à la porte. Sans toujours s’en rendre compte, là aussi, c’est plus exactement aux Janus que jouent pêle-mêle analystes, chroniqueurs et simples citoyens. Singeant le dieu mythologique doté de deux faces, nous nous façonnons un cinémascope personnel où se retrouvent ou s’entrechoquent, selon notre tempérament, le passé et le futur : les raisons d’espérer et le pénible traumatisme des attentes déçues. Un œil sur le rétroviseur et l’autre sur un pare-brise encore embué de rosée matinale, le fait demeure néanmoins que nous naviguons à l’aveugle.

Indéniablement année-charnière, 2025 a vu combler un long vide institutionnel et mettre sur rails des réformes structurelles. Mais surtout, et pour la toute première fois depuis plus de quatre décennies, l’État a entrepris de récupérer son monopole sur les armes lourdes. L’armée a gagné son pari d’éliminer, dans les délais prévus, toute présence milicienne au sud du fleuve Litani ; le nord est laissé aux bonnes grâces de 2026, encore qu’Israël trépigne d’impatience et que Benjamin Netanyahu s’en est allé obtenir un feu vert de Donald Trump pour en finir une fois pour toutes avec le Hezbollah.

Cet écueil sécuritaire n’est guère seul cependant à se profiler d’emblée sur les rivages de l’an nouveau. Déjà entourées d’incertitudes en raison de la querelle sur la loi électorale, les législatives de mai sont toutes désignées pour figurer en tête des victimes collatérales que ferait une éventuelle conflagration. Il n’empêche que la bataille des gros sous devra coûte que coûte être gagnée dans les mois prochains pour que soit décrochée la salvatrice assistance du Fonds monétaire international. Or de là où il avait deux grosses pastèques à tenir dans les bras, c’est avec quatre moitiés de fruit dégoulinant de jus qu’est désormais tenu de jongler le gouvernement. Car même fractionné en nord et sud, le problème de l’arsenal du Hezbollah reste dramatiquement, dangereusement entier. Et si la loi sur le trou financier a été adoptée à une étroite majorité par le Conseil des ministres, ce texte crucial mais largement controversé doit encore passer le cap d’un Parlement funestement long à la détente.

Rigoureusement indissociable de celle qui l’a précédée, tout aussi qualifiable de charnière, sera dès lors la nouvelle année. La porte qu’elle sert à ouvrir peut donner sur le meilleur comme sur le pire. Et s’il est un instant fatidique, un seul, où la gent politique libanaise doit impérativement en prendre conscience, c’est bien celui-ci. Souvent galvaudé, accommodé à toutes les sauces, est le terme de péril existentiel. En use et abuse ainsi Israël, pourtant puissance régionale de premier plan capable de guerroyer tout à la fois contre Palestiniens, Libanais, Syriens, Yéménites et Iraniens. Considérablement plus menacée, dans sa cohésion nationale comme dans son intégrité territoriale, est visiblement une Syrie voisine en proie aux frayeurs minoritaires et aux tentations sécessionnistes.

Pas de panique, le Liban n’est pas menacé de disparition brutale. À peine moins redoutable, à terme, est toutefois pour nous le péril de lente érosion. Pour imputrescible que soit le bois de son cèdre, pour solide que soit sa roche, c’est sa raison d’être, son utilité d’exister aux yeux du monde que notre pays risque de perdre s’il persiste à se poser en assemblage de tribus se disputant en permanence un coin de couverture. On a du mal à le croire, plus d’un siècle après l’émergence du Grand Liban scellée par le pacte national de 1943 : mais de tous les maux qui l’accablent, c’est encore la crise identitaire qui est à la fois le plus ancien et le plus actuel. Sommes-nous donc un État arabe, un État neutre, ou bien alors un fragile pot de terre voué, comme le veut l’Iran, à une confrontation de mille ans avec le pot de fer ? Non moins lancinante est la manipulation démographique en cours : aberration en aller-retour où l’on voit l’exode forcé de concitoyens se doubler d’un afflux, jamais totalement endigué, de déplacés syriens. Or quelle capacité de se réinventer au mieux peut garder une terre livrée, à dessein ou non, à un aussi improbable processus ?

Nous aimons nous réclamer du fabuleux oiseau renaissant de ses cendres et qui a donné son nom à la Phénicie antique. Mais tant va la cruche à l’eau, tant va le fabuleux volatile à la marmite ou au fourneau, qu’il est plus que temps de se ressaisir.

Une année, c’est bien vite écoulé dans la vie d’un pays. Raison de plus pour nous la souhaiter quand même bien bonne.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Comme d’immuable tradition en cette période, nous voilà tous sacrifiant, à date fixe, au rituel. Un peu comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, nous sommes là à flasher sur les événements marquants de l’année finissante et à jouer aux apprentis devins pour ce qui est du Nouvel An frappant à la porte. Sans toujours s’en rendre compte, là aussi, c’est plus exactement aux Janus que jouent pêle-mêle analystes, chroniqueurs et simples citoyens. Singeant le dieu mythologique doté de deux faces, nous nous façonnons un cinémascope personnel où se retrouvent ou s’entrechoquent, selon notre tempérament, le passé et le futur : les raisons d’espérer et le pénible traumatisme des attentes déçues. Un œil sur le rétroviseur et l’autre sur un pare-brise encore embué de rosée matinale, le...