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Culture - Cinéma

« Die My Love » : Jennifer Lawrence au cœur d’une maternité sans fard

En adaptant Ariana Harwicz, Lynne Ramsay ausculte l’effritement psychique d’une femme isolée, filmant le corps, le désir et l’ennui comme des forces de dislocation.

« Die My Love » : Jennifer Lawrence au cœur d’une maternité sans fard

Jennifer Lawrence et Kennedy/Victoria Calderwood dans une scène du film « Die My Love ». © MUBI/Kimberley French

Après une tétée nocturne, une jeune mère traverse la maison encore assoupie et s’arrête dans son bureau, un lieu où elle n’écrit plus. Elle trempe une plume dans un encrier, éclabousse une page blanche de gouttes d’encre noire. Dans l’effort, le lait s’échappe de son sein encore découvert, se mêlant à l’encre. Dès cette scène inaugurale, Die My Love annonce son projet : inscrire la maternité dans un champ où le corps, le langage et la pensée se désaccordent.

Le nouveau film de Lynne Ramsay raconte l’installation d’un jeune couple dans le Midwest américain, la naissance d’un enfant, puis la lente désagrégation psychique qui s’ensuit. Le récit épouse presque exclusivement le point de vue de Grace, incarnée par Jennifer Lawrence, dont la dérive intérieure constitue la véritable matière du film. Autour d’elle, chacun vacille à sa manière, comme contaminé par une inquiétude diffuse.

Classé hâtivement comme « thriller » par une partie de la presse anglo-saxonne, Die My Love se tient pourtant à distance de toute mécanique de genre. Il ne repose ni sur le suspense ni sur la résolution, mais sur une expérience sensorielle et mentale éprouvante, d’une grande rigueur formelle. Loin de tout divertissement, le film impose une vision et exige du spectateur qu’il s’y abandonne.

Un récit minimal, une perception fragmentée

Ramsay adapte ici Matate, amor, court roman d’Ariana Harwicz publié en 2012. Elle en conserve l’ossature – un huis-clos rural, une narratrice instable, une violence latente – mais en déplace le centre de gravité vers une mise en scène de la perception. Le récit avance par fragments, par ellipses, laissant au spectateur le soin de recomposer les zones d’ombre.

La maison isolée où s’installe le couple devient le principal théâtre du film. Jackson, le mari, l’explore avec un enthousiasme presque enfantin, projetant sur les lieux l’avenir qu’il imagine pour Grace. Mais la maison porte une histoire plus ancienne, qui affleure progressivement. Sans jamais verser dans le fantastique explicite, Lynne Ramsay filme cet espace comme un lieu chargé, où le passé infiltre le présent.

Dans les premières séquences, le couple anime la maison d’une énergie sensuelle et ludique. Grace est physique, instinctive, volontiers provocatrice. Puis la grossesse surgit presque brutalement à l’écran et avec elle la disparition du désir partagé. Jackson s’absente, happé par un travail jamais nommé. Grace reste seule, puis confinée à un quotidien fait d’ennui, de soins répétés et de solitude.

La famille de Jackson occupe une place centrale : une constellation féminine dominée par la mère, Pam, tandis que le père, atteint d’une maladie neurodégénérative, glisse vers une présence spectrale. Entre lui et Grace s’installe une forme de reconnaissance muette, nourrie par une violence sourde et par la mémoire d’un suicide ancien, survenu dans cette même maison.

Jennifer Lawrence et Robert Pattinson dans une scène du film "Die My Love". © MUBI / Seamus McGarvey
Jennifer Lawrence et Robert Pattinson dans une scène du film "Die My Love". © MUBI / Seamus McGarvey

Corps, fantasmes et ironie noire

À mesure que Grace se désengage du réel – elle abandonne son projet d’écriture –, ses perceptions deviennent instables. Lynne Ramsay filme cette dérive sans jamais la soumettre à une interprétation psychologique. Ce que Grace voit est parfois menaçant, parfois d’une beauté presque irréelle : un cheval noir surgissant comme une apparition, un motard silencieux qui ralentit devant la maison, figure de désir autant que de menace.


Le film joue constamment sur l’incertitude. Le spectateur ne sait jamais ce qui relève du fantasme, de la projection ou d’une réalité objective. Cette ambiguïté constitue la force du film, qui refuse toute lecture univoque de la dépression post-partum ou de la « folie maternelle ».

Pourtant, Die My Love n’est jamais un film plombant. Ramsay dote son héroïne d’un humour sec, cruel, souvent déstabilisant. Grace répond aux injonctions sociales par des phrases abruptes, presque absurdes, qui fissurent la bienséance ambiante. Dans ces moments, la violence se loge moins dans les actes que dans le langage, ou dans son retrait.

Lors d’une réception mondaine, alors que les invités louent sa chance et son apparent équilibre, Grace lève son verre : « Puisse-t-on vivre longtemps et tous mourir. » Le malaise est immédiat, presque comique. Ou peut-être n’est-ce qu’une version possible de la scène.

Jennifer Lawrence et Robert Pattinson dans une scène du film "Die My Love". © MUBI / Kimberley French
Jennifer Lawrence et Robert Pattinson dans une scène du film "Die My Love". © MUBI / Kimberley French

Une œuvre radicale, sans consolation

En refusant toute catharsis, Die My Love s’inscrit dans une tradition de cinéma exigeant, où la subjectivité féminine n’est ni expliquée ni apaisée. La maternité n’y est ni sanctifiée ni condamnée ; elle devient un espace de tensions irréconciliables entre désir, ennui, amour et autodestruction.

Ramsay signe ainsi une œuvre âpre, radicale, mais traversée d’éclats de beauté et d’ironie. Un film qui ne cherche ni à rassurer ni à séduire et qui laisse, longtemps après la projection, une sensation de trouble persistant.


« Die My Love » est actuellement projeté en sortie limitée dans les salles de Beyrouth.

Après une tétée nocturne, une jeune mère traverse la maison encore assoupie et s’arrête dans son bureau, un lieu où elle n’écrit plus. Elle trempe une plume dans un encrier, éclabousse une page blanche de gouttes d’encre noire. Dans l’effort, le lait s’échappe de son sein encore découvert, se mêlant à l’encre. Dès cette scène inaugurale, Die My Love annonce son projet : inscrire la maternité dans un champ où le corps, le langage et la pensée se désaccordent.Le nouveau film de Lynne Ramsay raconte l’installation d’un jeune couple dans le Midwest américain, la naissance d’un enfant, puis la lente désagrégation psychique qui s’ensuit. Le récit épouse presque exclusivement le point de vue de Grace, incarnée par Jennifer Lawrence, dont la dérive intérieure constitue la véritable matière du film....
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