Tête en marbre représentant la déesse Cybèle, datant du Ier siècle après J.-C. Photo tirée de la page officielle du Phoenix Ancient Art à Nex York et Genève
Des vases, statues, bijoux datant de l'Antiquité : près de 300 vestiges archéologiques saisis dans la galerie belge de deux marchands d'art, les frères Hicham et Ali Aboutaam, d'origine libanaise, sont revendiqués par l'Italie, qui espère se les voir restituer prochainement.
Au total, 566 pièces ont été saisies par la justice belge en 2019 dans un entrepôt bruxellois de la Phoenix Ancient Art, société établie à Genève et dirigée par les marchands d'art Hicham et Ali Aboutaam, selon le parquet fédéral belge. La moitié de ce stock proviendrait d'Italie, qui affirme que ces vestiges ont été pillés il y a plusieurs dizaines d'années, sans qu'il soit possible d'en retracer la trajectoire avec précision. Selon le procureur de Rome Stefano Opilio, la provenance italienne de 283 pièces a pu être établie — de façon « certaine » pour 132 d'entre elles, et « probable » pour 151 autres— , le reste du stock provenant de pays comme l'Égypte, l'Irak ou encore la Syrie.
De leur côté, les frères Aboutaam estiment que la propriété des oeuvres ne peut leur être contestée. Ils demandent depuis plusieurs années en Belgique la levée de la saisie de 2019, qui a entraîné la liquidation de leur galerie bruxelloise. Une audience a été fixée à février devant la cour d'appel de Bruxelles, selon leur avocat, Yves-Bernard Debie, joint par l'AFP.
Propriétaires de deux galeries, l’une au centre de la vieille ville de Genève et l’autre sur la 5e Avenue à New York (l’Electrum), les frères Aboutaam sont considérés comme leaders mondiaux dans le monde des antiquités grecques, romaines et égyptiennes, provenant essentiellement du Proche-Orient.
L'Italie, qui a durci sa législation en la matière en 2022, est très impliquée dans la recherche de son patrimoine. En 2024, les carabiniers en charge de la protection des biens culturels ont ainsi récupéré plus de 80.000 oeuvres — dont plus de la moitié étaient des vestiges archéologiques — pour une valeur d'environ 130 millions d'euros, selon leur dernier rapport.
« En moyenne, nous récupérons environ 2.000 pièces par an provenant de l'étranger », principalement des États-Unis, précise le colonel Paolo Befera, qui commande l'unité des carabiniers chargée de la protection du patrimoine culturel. Rome vient d'ailleurs de renouveler pour cinq ans un protocole d'accord en vigueur depuis 2001 avec les États-Unis afin de lutter contre le trafic illicite de biens archéologiques. Concernant les vestiges saisis à Bruxelles, « une enquête a été ouverte en Belgique pour association de malfaiteurs, blanchiment d'argent, recel et usage de faux », assure à l'AFP le procureur de Rome. Et les enquêteurs ont fait appel à l'expertise de Rome pour retracer leur origine.
Début 2025, une équipe conjointe d'enquêteurs belges et italiens est ainsi formée, donnant lieu à une procédure « un peu pilote », souligne M. Opilio. Le fait qu'« un pays qui saisit des pièces provenant d'un autre pays non seulement se mette à disposition, mais permette même la mise en place d'une équipe de coopération internationale afin de les restituer » est « quasiment unique », estime le colonel Befera.
« Politique extensive de revendication »
Une vingtaine de pièces ont déjà pu être formellement identifiées comme italiennes grâce aux photos d'archives des grands trafiquants d'art figurant dans la banque de données des carabiniers. Le reste des oeuvres a fait l'objet d'une expertise. Les vestiges datent « du VI e siècle avant J.-C. jusqu'au IIIe siècle après J.-C, et proviennent de l'Italie centrale et méridionale » ainsi que de Sicile, détaille le colonel Befera.
Afin de s'assurer leur restitution, l'Italie a émis en juillet une ordonnance de saisie et de confiscation portant sur les 283 vestiges qu'elle revendique.
« Depuis six ans, bientôt sept, l’enquête n’a rien démontré. Mes clients n’ont pas été inculpés », souligne pour sa part Me Debie, assurant que les oeuvres saisies « ont toutes une provenance légale documentée ». « En désespoir de cause, les enquêteurs échouant à démontrer une quelconque illégalité, ont demandé aux pays étrangers supposés d'origine (pourtant une oeuvre romaine n’est pas forcément italienne…) de revendiquer les oeuvres », poursuit-il. L'avocat belge accuse l’Italie de mener depuis plusieurs années « une politique extrêmement extensive de revendication d’objets archéologiques, qu’elle qualifie de romains, étrusques ou apuliens, en soutenant systématiquement sans preuve qu’ils seraient sortis illégalement de son territoire ».
Même son de cloche chez les défenseurs italiens des deux marchands d'art : « les documents d’enquête ne contiennent aucune preuve, même indirecte, reliant les vestiges en question à des fouilles clandestines et/ou à des exportations illicites », insistent Francesco Emanuele Salamone et Francesca Guerriero auprès de l'AFP. Ils soutiennent que les frères Aboutaam ont « acquis ces objets à l'étranger (et non en Italie !) auprès d'antiquaires, de collectionneurs et de professionnels du secteur de renommée internationale ».
Le 10 janvier 2023, à la suite d'une enquête qui avait débuté en 2016, le tribunal genevois avait déjà reconnu Ali Aboutaam coupable d’avoir introduit illégalement des pièces archéologiques en Suisse et utilisé de faux documents pour leur vente, mais aussi pour fraude à la TVA. La société Phoenix Ancient Art était alors dans le viseur des autorités judiciaires depuis de nombreuses années.



Hisham et Ali...Tout un programme...
20 h 03, le 18 décembre 2025