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Pommes de miséricorde


Même au cœur du plus impitoyable des déserts il peut arriver que jaillisse, sans crier gare, une revigorante source. De voir l’humanité se dresser et s’affirmer en force, là où on ne l’attendait pas, ne peut que susciter le même ravissement dans nos sociétés passablement désincarnées, cybernétisées, robotisées. C’est cette gigantesque bouffée d’oxygène qu’apporte au monde la leçon d’héroïsme donnée dimanche à Sidney par le plus parfait des antihéros.

Immigré en Australie, le Syrien d’origine Ahmad el-Ahmad n’avait rien en effet d’un vétéran de guerre ; c’est d’ailleurs pour fuir le vivier jihadiste d’Idleb qu’il avait, il y a dix ans, emmené sa famille aux antipodes. Et pourtant ce modeste vendeur de fruits a désarmé à mains nues l’un des deux terroristes qui se livraient à des tirs meurtriers sur une foule célébrant la fête juive de Hanouka sur la plage la plus fréquentée de la métropole australienne ; blessé par balles à l’épaule, ses jours ne sont heureusement pas en danger.

Un Arabe volant spontanément au secours d’Israélites au péril de sa propre vie, la scène suffisait amplement déjà pour frapper les esprits et imposer le respect. C’est une portée carrément universelle que revêt toutefois le geste d’Ahmad. Car cet homme n’avait pour lui ni l’autorité de l’uniforme ni le pouvoir de dissuasion que confère un permis légal de port d’armes. En se ruant sur l’assaillant il ne recherchait nulle reconnaissance publique ou récompense financière ; il voulait seulement porter assistance à personnes en danger, sans souci de sa sécurité.

Tels ces arbres rabougris donnant le meilleur nectar, c’est des mains les plus frustes que peut parfois percer la lumière. Sans même s’en rendre compte, peut-on parier, le modeste fruitier a en réalité battu en brèche le principe de base du terrorisme : instaurer la peur, transformer les citoyens en statues de glace, briser ainsi tout lien de solidarité et d’entraide face à la barbarie. Si Ahmad mérite largement un salut planétaire, ce n’est donc pas seulement en raison de la classique quête de héros, de preux chevaliers à la blanche armure, qui hante jusqu’à l’obsession l’imaginaire collectif des sociétés les plus diverses. Les raisins qu’il vendait à son étalage n’étaient pas ceux de la colère, ses pommes n’étaient pas de discorde mais au contraire de concorde, et même de miséricorde. Loin de tout angélisme, c’est à cette dignité humaine, à une solidarité transcendant toutes les barrières ethniques et religieuses que nous (r)appelle vigoureusement l’exploit d’Ahmad.

Or les vieux démons sont loin d’être exorcisés pour autant : à savoir cette ignoble vague mondiale d’antisémitisme surgie au lendemain du 7-Octobre 2023. Cette funeste dérive n’est pas le seul fait des islamistes les plus radicaux ; et elle n’est plus l’apanage des pays à régime totalitaire qui sévissaient derrière le défunt Rideau de fer, ou alors dans un monde arabe aujourd’hui transformé de fond en comble. C’est au sein des grandes démocraties occidentales que se propage en revanche le fléau. Non seulement Benjamin Netanyahu ment, mais il se tourne en ridicule quand il reproche à l’Australie d’avoir jeté de l’huile sur le feu en reconnaissant un futur État palestinien. Car l’Amérique elle-même, le plus puissant de ses alliés, l’Amérique qui ne veut pas entendre parler d’un tel État, n’échappe guère au fléau. Alimentée par les incessantes ingérences du lobby pro-israélien, la contestation a investi jusqu’aux plus hautes sphères du mouvement populiste MAGA dédié à Donald Trump : le meilleur des amis qu’Israël ait jamais eus à la Maison-Blanche, dixit Bibi…

Si l’État hébreu a tout lieu de s’alarmer de la résurgence de l’antisémitisme, c’est d’abord à lui-même qu’il doit s’en prendre. Par ses sanguinaires abus, Netanyahu a réveillé des réflexes et amalgames non moins criminels, et que l’on croyait à jamais disparus. C’est lui qui, comme par une maladive vengeance sur le passé, a fait de Gaza une réplique du ghetto juif de Varsovie rasé par les nazis. Et c’est encore lui qui, sciemment ou non, a attiré sur les communautés juives de la diaspora des représailles aussi abjectes qu’imméritées. Les tout premiers à s’en indigner furent d’ailleurs de courageux intellectuels et journalistes juifs jouissant de la plus haute estime.

Se prévaloir de l’horreur de l’Holocauste pour tenter de justifier ses propres atrocités, comme s’y emploient à outrance les faucons de Tel-Aviv, n’est pas seulement monstrueux. Pour inqualifiable qu’elle soit, la résurgence de l’antisémitisme est hélas l’un de ces retours de bâton que réservent aux apprentis-sorciers les plus tordus des stratagèmes.

Il n’est pas inutile de le rappeler, ce sont les aborigènes d’Australie qui ont inventé le boomerang…

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Même au cœur du plus impitoyable des déserts il peut arriver que jaillisse, sans crier gare, une revigorante source. De voir l’humanité se dresser et s’affirmer en force, là où on ne l’attendait pas, ne peut que susciter le même ravissement dans nos sociétés passablement désincarnées, cybernétisées, robotisées. C’est cette gigantesque bouffée d’oxygène qu’apporte au monde la leçon d’héroïsme donnée dimanche à Sidney par le plus parfait des antihéros.Immigré en Australie, le Syrien d’origine Ahmad el-Ahmad n’avait rien en effet d’un vétéran de guerre ; c’est d’ailleurs pour fuir le vivier jihadiste d’Idleb qu’il avait, il y a dix ans, emmené sa famille aux antipodes. Et pourtant ce modeste vendeur de fruits a désarmé à mains nues l’un des deux terroristes qui se livraient à des...