C’est une expérience fort rare, après tant d’autres, que traverse depuis un bon moment le Liban, minuscule territoire où deux mondes entièrement différents trouvent pourtant moyen de cohabiter, quitte à se frôler dangereusement.
Le premier est la scène d’une longue guerre à laquelle l’État – premier et stupéfiant paradoxe – n’est nullement partie, du moins au plan strictement technique. À aucun moment en effet, l’armée régulière ne s’est laissé embarquer dans la catastrophique aventure du Hezbollah décrétée en soutien à Gaza. La troupe se garde de riposter aux frappes israéliennes qui, à l’ombre d’un cessez-le-feu des plus équivoques, ciblent en permanence cadres et installations de la milice dans le sud et l’est du pays. On pourrait d’ailleurs s’attendre à la même passivité, même si le matraquage devait gagner une ampleur inégalée ; rejoindre dans la danse un ennemi infiniment plus puissant serait en effet pur suicide. Et pourtant il serait non seulement injuste mais malveillant de lui faire reproche de sa retenue ; en aucun cas cette prudence ne saurait passer pour désertion, l’armée ayant suffisamment payé de son sang, dans le passé, les folles équipées solitaires d’autrui. Ce point étant clarifié, l’institution militaire demeure un pilier essentiel de l’engagement contracté par l’État de s’assurer le monopole des armes, de la décision de paix ou de guerre et de négocier avec l’ennemi un règlement durable.
Notre autre petit monde est celui d’une population prompte à s’adapter aux situations les plus invraisemblables et pour laquelle la vie continue, même quand la mort rôde aux alentours. Ployant pourtant sous les fardeaux de nature socio-économique, inquiets pour l’avenir, les Libanais semblent se faire un point d’honneur de se comporter comme si de rien n’était. D’aucuns seraient tentés d’y voir une incroyable inconscience, un coupable je-m’en-foutisme. Erreur : dans leur écrasante majorité, les Libanais sont assoiffés de normalité. Nombre d’entre eux se laissent même aller à croire qu’Israël n’en a qu’au Hezbollah, et non au pays. Mais rebelote, c’est le contraire que laissent craindre les cris d’alarme angoissés des diplomaties amies, ainsi que les très explicites menaces colportées à plaisir par les médias israéliens et visant les infrastructures libanaises…
En définitive, et comme par l’effet d’une justice immanente, le Hezbollah aura été sanctionné par là où il a péché. Il s’est longtemps érigé en État dans l’État, finissant par dessaisir ce dernier de ses prérogatives les plus fondamentales. Cette fatale étreinte est aujourd’hui desserrée puisque c’est l’État, le vrai, le légitime, qui a salutairement exigé la séparation de corps. Par un autre et renversant paradoxe, la milice est cependant devenue un spécimen de hors-la-loi introuvable partout ailleurs. Car si son arsenal est officiellement décrété illégal, elle demeure représentée au sein de ce même gouvernement qui a proclamé sa déchéance paramilitaire !
Le Hezbollah, c’est vrai, est toujours capable de réunir sur la place publique des foules de partisans. Mais, ultime paradoxe, il souffre à l’évidence de solitude stratégique. À la vaste désaffection interne, aggravée par la prudente retraite de ses anciens alliés politiques, s’ajoute une vague de franche hostilité arabe d’une ampleur sans précédent. Reste bien sûr son parrain iranien : un parrain qui toutefois a froidement lâché Bachar el-Assad et le Hamas, et qui disposera aussi de ses dévoués affidés libanais s’il y trouve son compte auprès des Américains. On touche là à l’un des aléas que comporte, pour le sponsor comme pour le sponsorisé, toute guerre par procuration : des conflits d’intérêts peuvent ainsi apparaître entre mandant et exécutant, comme on l’a vu notamment en Afghanistan et en Irak. Sinon pour le salut du Liban, c’est par miséricorde pour sa base populaire – et même pour l’entière communauté chiite du Liban – que le Hezbollah est donc tenu de repenser son obédience naguère totale et absolue à Téhéran.
À vrai dire, et compte tenu des désillusions du passé, il faudrait une certaine audace pour espérer que tel est bien le thème du débat en cours depuis peu au sein de l’état-major milicien. Encore plus de courage sera requis des responsables de la milice qui se décideraient éventuellement à plaider pour la voie de la raison. Mais en dernier ressort, c’est au citoyen ordinaire, au chiite du Sud ou de la Békaa régulièrement sacrifié sur l’autel d’une fallacieuse et suicidaire résistance, que devra un jour revenir la palme de l’héroïsme.
Issa GORAIEB

