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Une bougie dans la brume

Il en va des États comme des humains : tout nouveau-né nécessite attention, sollicitude, soin, patience et encouragements pour ses premières expériences vécues. Qu’elles soient enfantées dans le calme ou la violence, les instances émergentes bénéficient souvent de la présence de bonnes fées autour du berceau : l’Amérique, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar dans le cas du régime révolutionnaire syrien, qui soufflait lundi sa première bougie.

Même dépourvu de baguette magique, le Liban avait tout lieu de se joindre à la célébration de cet anniversaire. Les décennies d’arrogante occupation et de pillage organisé, les bombardements de populations, les attentats ou assassinats ciblant dirigeants politiques et leaders d’opinion, les déportations et disparitions, tout cela ne porte guère à regretter un seul instant la chute d’une dynastie aussi sanguinaire que celle des Assad. Et pourtant, ce n’est pas sans circonspection que notre pays se joint aux réjouissances, car nombreuses sont les incertitudes quant à l’avenir.

D’autant plus naturelle est cette réserve que, comme à toute joyeuse occasion, déboule inévitablement un trouble-fête : un récidiviste de surcroît, en l’occurrence. Pour l’émissaire présidentiel américain Tom Barrack qui s’exprimait au forum de Doha, il faut ainsi mettre ensemble et aligner le Liban et la Syrie : deux vocables qui, tout aussi inévitablement, déclenchent aussitôt en nous tout un tintamarre de sonnettes d’alarme. Car s’il s’agit seulement de promouvoir des rencontres entre bons voisins désireux d’assainir leurs rapports, le processus est déjà en cours ; ce sont donc des portes ouvertes qu’enfonce l’envoyé de Donald Trump.

De la délimitation des frontières aux échanges économiques en passant par la coopération sécuritaire, le retour des déplacés à leurs foyers et la libération des prisonniers détenus sans jugement, longue est en effet la liste des questions d’intérêt commun répertoriées et en voie de traitement. Si bien que pour un chat aussi fréquemment échaudé que le Liban, cette incitation au couplage ne peut que ramener à la mémoire la vieille et opiniâtre quête syrienne de proximités infiniment plus intimes. Barrack devrait être le premier à s’en douter, lui qui ne cesse de tempêter contre les accords Sykes-Picot auxquels on doit pourtant la création du Grand-Liban dans ses frontières actuelles.

Non moins sujette à caution est cette incitation à l’alignement. Est-ce à dire que selon les implacables lois de la géopolitique et la dure expérience du passé, c’est fatalement Beyrouth qui devra s’aligner sur Damas, l’inverse étant en effet inconcevable ? Quelles autres implications peut receler un éventuel attelage entre un Liban pluriconfessionnel et démocratique et une Syrie se voulant tout à la fois islamiste et pragmatique ? Une Syrie où les minorités attendent encore d’être rassurées quant à leur sécurité physique et leur inclusion au pouvoir ?

On ne sait plus trop enfin s’il faut, ou non, se féliciter de la délicate attention que nous témoigne la Maison-Blanche en nous déléguant des représentants d’origine libanaise, en renfort de l’omniprésente Morgan Ortagus. Le nouvel et sobre ambassadeur Michel Issa fait certes de son mieux pour dissiper les doutes et appréhensions que sèment à tout vent les bombes médiatiques larguées comme à plaisir par Barrack. Mais à la fin, qui croire des deux ? Lequel – c’est bien le cas de le dire – s’alignera-t-il sur l’autre ?

L’État a déjà fort à faire pour naviguer entre la nécessité d’une négociation ardue avec Israël et la répugnance du Hezbollah à se laisser désarmer ; entre la lutte contre le narcotrafic et la mise en chantier des réformes ; entre les ingérences et manigances d’un Iran toujours cramponné à sa proie libanaise et les grands desseins d’une Amérique censée être l’amie qui nous veut du bien. Le comble serait toutefois qu’en plus de cette accaparante routine, il faille encore passer à l’analyse de texte chacune des variantes du discours US.

Et parvenir alors, avec un peu de chance, à capter la cacophonique pensée du Bon Samaricain.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Il en va des États comme des humains : tout nouveau-né nécessite attention, sollicitude, soin, patience et encouragements pour ses premières expériences vécues. Qu’elles soient enfantées dans le calme ou la violence, les instances émergentes bénéficient souvent de la présence de bonnes fées autour du berceau : l’Amérique, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar dans le cas du régime révolutionnaire syrien, qui soufflait lundi sa première bougie. Même dépourvu de baguette magique, le Liban avait tout lieu de se joindre à la célébration de cet anniversaire. Les décennies d’arrogante occupation et de pillage organisé, les bombardements de populations, les attentats ou assassinats ciblant dirigeants politiques et leaders d’opinion, les déportations et disparitions, tout cela ne porte guère à...