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Nos lecteurs ont la parole

Comprendre le Liban : la poubelle mentale et les repères !

On rapporte les propos d’un diplomate sur le Liban : « Si quelqu’un vous dit qu’il a compris le Liban, c’est qu’on le lui a mal expliqué ! » La boutade ne signifie pas, comme le prétendent certains, que le Liban est incompréhensible. Ce sont des approches dominantes qui manquent de repère, de boussole, de méthode et d’effectivité.

Ceux qui ont passé leur vie, comme nombre de pères fondateurs libanais depuis surtout 1920 et des chercheurs éminents, libanais et étrangers, dans l’approfondissement de la recherche constitutionnelle internationale et comparative, affrontent une poubelle mentale dans des écrits et discours perroquets du marché. Il en découle désormais, surtout après le désastre actuel, l’exigence de rétablir la boussole d’une « libanologie » d’avenir. Quelle méthode opérationnelle ? On peut la résumer en trois perspectives.

1. La classification contemporaine du régime constitutionnel libanais. Tout phénomène est par nature étrange. La science consiste d’abord à le classifier afin d’en dégager la typologie, la causalité et la remédiation. Depuis l’émergence de travaux comparatifs internationaux, depuis surtout les années 1970, et notre participation avec des auteurs libanais et étrangers, un travail a été élaboré pour la classification de nombreux régimes constitutionnels dans le monde autrefois considérés sui generis, particuliers : Suisse, Autriche, Belgique, ex-Yougoslavie, Pays-Bas, îles Fidji, île Maurice, Irlande du Nord, Ghana, Nigeria, Liban…

Des qualifications diverses ont été employées, surtout depuis la conférence de l’Unesco à Cerisy-La-Salle en 1970 : consociatio, proporzdemocratie, concordance, power sharing… Nous avions organisé un congrès à l’Université libanaise en 1986 dont les actes ont paru dans un ouvrage, avec la contribution d’auteurs libanais et étrangers : Arend Lijphart, Theodor Hanf, Heribert Adam, Henrich Schoeller… À la suite de ce travail méthodique, des auteurs libanais et aussi étrangers ont assimilé ces travaux à une doctrine, philosophie ou théorie, comme capitalisme, socialisme, communisme… Ils se sont acharnés, et la plupart continuent à ce jour, à critiquer ou approuver, alors qu’il s’agit de classification et typologie à partir de laquelle il faut se pencher sur plusieurs études de cas en vue de déterminer les pathologies et les thérapies, et donc de parfaire la théorisation. C’est tout à fait le cas en médecine, où il y a les maladies de l’œil, de l’estomac, des reins… Vais-je critiquer les maladies de l’œil de l’estomac, des reins ?...

Toute traduction en arabe de termes scientifiques étrangers, en anglais, allemand, français… se transforme en slogan dans le monde arabe des idéologies et des manipulations par des politicards, sociopathes et intellectuels perroquets. Même l’appellation de Dieu est polluée dans un marché démagogique et par des organisations terroristes ! Les qualificatifs de « power sharing », « pacte », « consensus », « consociatio »… se transforment ainsi au Liban en « husas », « ahjâm », « ta’tîl », « thulth », « tawâfuq », « huqûq masîhiyîn », « muhâsasa »… (parts, volume, tiers, blocage, partage de prébendes…) avec la bénédiction d’intellectuels perroquets et des palabres dans le marché de la mobilisation politique.

2. Cogitation sans distinction ni hiérarchie. Quand des Libanais se plongent dans les problèmes composés et difficiles du Liban, avec le mélange de tout en tout, sans distinction des essences, sans discernement, sans pensée (pensare, peser) et sans tafakkur (repenser, suivant le Coran), et sans hiérarchie, la salade finale est nécessairement embrouillée, surtout à propos du « confessionnalisme », terme que Michel Chiha emploie entre guillemets, et aussi à propos d’autres problèmes relatifs à l’autorité et l’État. Quand des auteurs s’acharnent contre « al-nizâm » (le régime, le système), il y a là trois problèmes fort distincts. S’agit-il du texte même de la Constitution ? De la praxis du pouvoir ? Du discours en vogue sur le marché des opinions et de la mobilisation politique ?

3. La nature du pluralisme religieux et culturel. Tout pluralisme est difficile à gérer, et nous ne disons pas impossible, même dans la famille nucléaire harmonieuse. Le pluralisme au sens démocratique général est régi par des normes universelles. Mais le pluralisme religieux et culturel, au sens sociologique et anthropologique de la culture, c’est-à-dire le pluralisme religieux, racial, linguistique, ethnique… comporte des particularités, se caractérise par des niveaux variés de stabilité et exige des aménagements spéciaux en conformité avec la théorie du pluralisme juridique et de la discrimination positive.

Il s’agit d’aménagements aujourd’hui appliqués dans plus de quarante pays suivant des limites et des normes pour éviter à la fois les risques d’exclusion permanente et limiter la polarisation des allégeances primaires dans la compétition politique, tout à fait suivant les termes de l’article 95 de la Constitution que des Libanais fourrent dans la poubelle du « confessionnalisme ».

Des auteurs commencent cependant pour se donner une allure contemporaine à utiliser dans leurs écrits la notion de « sociétal » (mujtama’iyya). Le terme devient un nouveau slogan, sans profondeur dans toute sa dimension culturelle. Les pays arabes ont géré durant des siècles la pluralité de leur tissu social avant l’émergence d’idéologies nationalistes jacobines. Or le patrimoine constitutionnel musulman et arabe de gestion du pluralisme est l’opposé du sionisme et de l’espace identitaire.

Au cours d’une conférence en octobre 2025 qui a réuni plus de quarante personnes, des gens d’expérience et versés dans la chose publique, un des participants étrangers, d’une mentalité légaliste jacobine, affirme avec certitude : « L’article 95 de la Constitution n’a d’équivalent dans aucune autre Constitution ! » Nous lui avons exhibé les gros titres de trois grandes encyclopédies : droit et religion, et une étude comparative internationale de plus de cent pages sur la discrimination positive, ses limites et ses aménagements normatifs.

* * *

Un texte inédit de cinq pages de Sélim Abou, s.j., qui avait dirigé notre première thèse soutenue en 1974, pose trois problèmes : définir la nature du pluralisme communautaire, expliquer les principales raisons de son dysfonctionnement, et suggérer les conditions du passage d’une société de coexistence à une société d’échange et de reconnaissance.

Des travaux récents tentent de déterminer les prérequis constitutionnels et aussi culturels, non pas de gouvernance en général, mais plutôt de gouvernabilité du Liban. Le journal Le Monde avait écrit : « Le Liban a cessé d’être un État. » Il n’a pas écrit que le Liban est ingouvernable, mais « est devenu un monstre ingouvernable »

(Le Monde, 30 novembre 2020).

Il n’y a dans cette présentation ni plaidoyer pour « la formule libanaise » ni critique d’après des idéologues jacobins, mais exhortation désormais à une « libanalogie », enfin scientifique, à plus de sérieux, et à la promotion d’une pensée (pensare, peser) qui pèse et discerne, et un savoir responsable et opérationnel.

Antoine MESSARRA

Chaire Unesco–USJ

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

On rapporte les propos d’un diplomate sur le Liban : « Si quelqu’un vous dit qu’il a compris le Liban, c’est qu’on le lui a mal expliqué ! » La boutade ne signifie pas, comme le prétendent certains, que le Liban est incompréhensible. Ce sont des approches dominantes qui manquent de repère, de boussole, de méthode et d’effectivité. Ceux qui ont passé leur vie, comme nombre de pères fondateurs libanais depuis surtout 1920 et des chercheurs éminents, libanais et étrangers, dans l’approfondissement de la recherche constitutionnelle internationale et comparative, affrontent une poubelle mentale dans des écrits et discours perroquets du marché. Il en découle désormais, surtout après le désastre actuel, l’exigence de rétablir la boussole d’une « libanologie » d’avenir. Quelle...
commentaires (7)

Selon l’éditorial de ce matin : ""ON NE SAIT PLUS TROP ENFIN S’IL FAUT, OU NON, SE FÉLICITER DE LA DÉLICATE ATTENTION QUE NOUS TÉMOIGNE LA MAISON-BLANCHE EN NOUS DÉLÉGUANT DES REPRÉSENTANTS D’ORIGINE LIBANAISE,…"" et distribuer à l’occasion un bon point au nouvel ambassadeur us, c’est que l’Administration américaine reprend une autre recette qui a connu ses limites dans le passé, qu’il faut un Libanais pour comprendre la politique Libanaise, et que donc la nomination de M. Issa, comme M. Barrack par copinage aidera à la compréhension de la situation. Rêvons, et surtout prions pour la paix.

nabil

14 h 10, le 10 décembre 2025

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Commentaires (7)

  • Selon l’éditorial de ce matin : ""ON NE SAIT PLUS TROP ENFIN S’IL FAUT, OU NON, SE FÉLICITER DE LA DÉLICATE ATTENTION QUE NOUS TÉMOIGNE LA MAISON-BLANCHE EN NOUS DÉLÉGUANT DES REPRÉSENTANTS D’ORIGINE LIBANAISE,…"" et distribuer à l’occasion un bon point au nouvel ambassadeur us, c’est que l’Administration américaine reprend une autre recette qui a connu ses limites dans le passé, qu’il faut un Libanais pour comprendre la politique Libanaise, et que donc la nomination de M. Issa, comme M. Barrack par copinage aidera à la compréhension de la situation. Rêvons, et surtout prions pour la paix.

    nabil

    14 h 10, le 10 décembre 2025

  • "Comprendre le Liban : la poubelle mentale et les repères !". Pour comprendre le Liban, il faut donc discerner entre les repères, les socles d’historiens et les propos insignifiants pour ne pas dire poubelle mentale. Je peux confirmer, moi lecteur, ayant des km de rayons de livres, que je n’arrive pas à faire le tri entre un bon roman sur le Liban, (ils sont rares), un livre d’histoire écrit par un historien connu et reconnu, ou un livre d’un éminent juriste. Ou bien ces publications ne m’apportent aucune compréhension de la guerre depuis plus de 60 ans, ou bien je dois retourner à l’école.

    nabil

    12 h 46, le 10 décembre 2025

  • """Des auteurs commencent cependant pour se donner une allure contemporaine à utiliser dans leurs écrits la notion de « sociétal » (mujtama’iyya)""". Mais qui sont ces auteurs ? Des Libanais, des étrangers, des touristes de guerre ? Des noms !

    nabil

    12 h 32, le 10 décembre 2025

  • Pour ne pas remonter au déluge, ni aux livres saints, les Libanais n’ont pas vécu 60 ans de guerre civile pour rien, pour dire que le Liban ne s’explique pas alors ? Il faut tenter l’expérience de toucher le fond de l’océan Liban, et avant de perdre son souffle, remonter vite à la surface de l’eau, en bon état, pour nous donner ses jugements, ses impressions, ses idées. Oui, le Liban est un laboratoire océanique.

    nabil

    12 h 27, le 10 décembre 2025

  • ""Si quelqu’un vous dit qu’il a compris le Liban, c’est qu’on le lui a mal expliqué !"". Ce lieu commun fut longtemps attribué à l’éminent historien Henry Laurens. Vous l’attribuez à un diplomate, et d’aucuns disent qu’il est même un proverbe libanais, cité en exergue dans des ouvrages, telle est la genèse de cette phrase. C’est aussi l’aveu d’impuissance de ceux et celles en charge d’expliquer le Liban ? Et chacun va de son avis selon son rapport au pays, de son idéologie etc etc.

    nabil

    12 h 19, le 10 décembre 2025

  • Alors LA question : l’Etat libanais s’il existe, comment a-t-il géré les crises du Covid, de la Banque centrale, et de la double explosion au port ?

    nabil

    12 h 01, le 10 décembre 2025

  • ""Le journal Le Monde avait écrit : « Le Liban a cessé d’être un État. » Il n’a pas écrit que le Liban est ingouvernable, mais « est devenu un monstre ingouvernable ». (Le Monde, 30 novembre 2020)"". L’auteur cite de mémoire ? L’article a pour titre ""Au Liban, une intouchable banque centrale"" dans son édition du mardi 1er décembre 2020. C’était pendant le Covid, au sujet de la banqueroute financière, et comme un malheur n’arrive jamais seul, quatre mois après la double explosion au port. L’article cite la ministre de la justice pour qui ""la banque centrale est un État dans l’État"".

    nabil

    12 h 00, le 10 décembre 2025

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