Rechercher
Rechercher

Dossier Spécial : La Syrie, un an après - syrie un an apres

Comment raconter la nouvelle Syrie ?


Comment raconter la nouvelle Syrie ?

Une place de Damas en novembre 2025. Mohammad YASSIN/L'Orient-Le Jour

C’était ma première soirée à Damas. Le régime Assad était tombé depuis quelques semaines et le nouveau pouvoir en était encore à ses balbutiements. L'heure était à l’euphorie, à l'espoir retrouvé et à la célébration de la chute de l’une des pires dictatures de ces cinq dernières décennies. Chaque geste et parole d’Ahmad el-Chareh, désigné président par intérim, était scruté à la loupe tant l'énigme demeurait entière concernant ses projets pour la nouvelle Syrie. Cinquante-quatre ans de terreur et quatorze ans de guerres avaient laissé des traces profondes. On sentait déjà la peur des uns, le désir de revanche des autres, la fragilité d’un pays ruiné et en morceaux, la compétition géopolitique qui se redessinait et les ambivalences d’un pouvoir qui, comme le reste du pays, avait été trop profondément marqué par le règne des Assad pour pouvoir radicalement s’en dissocier dans un laps de temps si court.

C’était ma première soirée à Damas et j’allais assister à une scène presque trop parfaite pour être vraie. Autour de la table : des Syriens de différentes régions et de différentes communautés incarnant, le temps d’un soir, les personnages principaux – à l’exception des Kurdes et des Alaouites – de l’après-Assad.
Il y a ce révolutionnaire de la première heure, sunnite d’Alep, qui a vu les islamistes prendre le contrôle de l’opposition et craint qu’ils ne lui volent désormais le plus beau moment de sa vie. Il y a cet étudiant, chrétien de Damas, qui n’a jamais quitté la capitale tout au long de la guerre, qui détestait l’ancien régime mais avait peur de « ceux qui lançaient des roquettes sur son école » et a encore plus peur aujourd’hui de ceux qui ont pris le pouvoir. Il y a ce militant vivant à l’étranger, druze originaire de Soueida, qui sent que sa région est en train de s’éloigner chaque jour un peu plus de Damas – c’était avant les massacres de juillet –, mais qui a envie de croire au nouveau régime. Il y a ce journaliste chevronné, sunnite de Hama, très proche des nouvelles autorités, qui raconte dans les moindres détails comment s’est déroulée la reconquête d’Alep, puis du reste de la Syrie, qui porte dans sa chair toutes les atrocités commises par le régime Assad et défend bec et ongles le nouveau pouvoir, le seul, à ses yeux, qui peut représenter les aspirations de la majorité de la population. Il y a cette artiste, palestinienne étant née et ayant grandi toute sa vie en Syrie, qui redoute plus que tout que Damas normalise ses relations avec Tel-Aviv, qui considère que le nouveau régime est pire que l’ancien et qui n’a pas de mots assez durs pour décrire ce que lui évoque celui qu’elle appelle encore Abou Mohammad al-Jolani. Il y a tous ces gens autour de la table qui rigolent et qui s’engueulent, qui se remémorent les années de guerre, qui désignent, chacun à leur tour, leur pire ennemi, et qui réfléchissent à ce que sera la Syrie d’après. Et il y a moi, qui les regarde et les écoute, qui peine encore à croire que cette conversation se déroule sur un toit en plein milieu de Damas et qu’ils parlent en toute liberté dans ce qui était, il y a encore quelques semaines de cela, le royaume de la peur et du silence.

Comment raconter la nouvelle Syrie ? C’est une question qui donne souvent lieu à des débats engagés au sein de la rédaction. Comment raconter qu’une majorité de Syriens soutient le nouveau pouvoir, que des millions d’entre eux ont pu retrouver leur pays, qu’il est injuste de considérer que tout pouvait être réglé en quelques mois et que, par rapport à ce que l’on pouvait craindre de l’après-Assad, nous sommes encore loin du scénario du pire ?
Comment raconter en même temps les massacres des alaouites et des druzes, les tensions avec les Kurdes, les zones d’ombre du nouveau régime ? Que faut-il retenir ? L’espoir de la majorité ou la peur des minorités ? Comment oublier que tout est à reconstruire, que 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, que le communautarisme a été instrumentalisé pendant des décennies, que le régime doit gérer dans le même temps les aspirations internes et les appétits des puissances extérieures, et que c’est déjà un miracle qu’il soit encore en place et que le pays puisse vivre dans une relative stabilité dans ces conditions ?
Comment ne pas voir, dans le même temps, qu’Ahmad el-Chareh incarne un pouvoir sunnite revanchard, autoritaire et conservateur, plus islamiste que jihadiste, qui accentue la polarisation du pays et éloigne les promesses de sa démocratisation ? Que faut-il raconter au bout d’un an ? Que l’ex-jihadiste, redoutable animal politique, a reconnecté la Syrie au monde ou bien qu’il n’a pas réussi à panser les plaies d’une société meurtrie ?

Les massacres qui ont endeuillé la côte et le Sud sont une tache noire sur la nouvelle Syrie. D’autant que nous ne savons toujours pas à quel point le pouvoir en porte la responsabilité ou bien s’il a été dépassé par une partie de sa base et des factions qui forment son armée.
Même s’ils interviennent dans un contexte de violence débridée à l’échelle de toute la région, qu’ils répondent en partie à cette même violence qu’a subie la majorité de la population syrienne pendant de longues années, nous aurions tort de les relativiser. Mais nous aurions également tort de juger le nouveau pouvoir uniquement à travers ce prisme.

En un an, Ahmad el-Chareh a soulevé des montagnes en particulier sur la scène internationale. Mais aucun des problèmes fondamentaux n’a encore pu être réglé. L’accord avec les Kurdes fait du surplace, ces derniers refusant de poser les armes sans obtenir d’importantes garanties en contrepartie. Le deal sécuritaire avec Israël est mort-né en raison de l’appétit insatiable de Tel-Aviv. Le divorce avec Soueida est consommé. L’animosité envers les alaouites est toujours aussi vive. Des dizaines de milliards ont été promis à Damas mais seulement quelques millions ont pour l’instant été investis alors que la loi César n’a pas encore été définitivement abrogée.

La Syrie n’est plus, comme il y a un an, le royaume de toutes les promesses mais toutes ses promesses ne sont pas mortes pour autant. Il faut donner du temps au temps. Observer cette évolution avec un regard critique mais juste. Ne pas oublier d’où vient le pays, l’état général de la région et même la marche du monde. Ne pas oublier non plus que si l’on peut écrire tout cela aujourd’hui sur ce pays et que l’on peut mener des enquêtes de fond sur le terrain, c’est aussi parce que la Syrie est plus libre qu’elle ne l’a jamais été et que le sont la grande majorité des États de la région. Les choses vont si vite et les mémoires sont si mutilées et si partielles que l’on a tendance à l’oublier : ce n’était que l’an I.

PS : Il était essentiel pour nous de faire ce supplément non seulement parce que l’avenir du charehisme et de la Syrie auront des conséquences à l’échelle de toute la région mais aussi parce que nous restons convaincus que les destins du Liban et de son voisin sont et resteront intimement liés.

C’était ma première soirée à Damas. Le régime Assad était tombé depuis quelques semaines et le nouveau pouvoir en était encore à ses balbutiements. L'heure était à l’euphorie, à l'espoir retrouvé et à la célébration de la chute de l’une des pires dictatures de ces cinq dernières décennies. Chaque geste et parole d’Ahmad el-Chareh, désigné président par intérim, était scruté à la loupe tant l'énigme demeurait entière concernant ses projets pour la nouvelle Syrie. Cinquante-quatre ans de terreur et quatorze ans de guerres avaient laissé des traces profondes. On sentait déjà la peur des uns, le désir de revanche des autres, la fragilité d’un pays ruiné et en morceaux, la compétition géopolitique qui se redessinait et les ambivalences d’un pouvoir qui, comme le reste du pays, avait...