Les célébrations de la chute du régime Assad à Jobar, ville située à l'est de Damas, le 7 décembre 2025. Photo Téa Ziadé/L'Orient-Le Jour
Tarek se frotte les yeux. Rêve-t-il éveillé ou la réalité est-elle devenue plus onirique qu’un songe ? « Je n’ai jamais vu ça de ma vie », dit l’habitant de la vieille ville de Damas en contemplant la foule compacte rassemblée devant la mosquée des Omeyyades pour assister à la prière de l’aube. Ce 8 décembre, à 6 heures, bienheureux ceux qui sont parvenus à pénétrer dans la mosquée. « Je suis arrivé à 4 heures, et elle était déjà pleine », assure un vieil homme à la longue barbe blanche. Un an plus tôt, à l’aube du 8 décembre 2024, Abou Mohammad el-Jolani, le nom de guerre qu’utilise alors Ahmad el-Chareh, prononçait son premier discours dans l’enceinte de la mosquée damascène après avoir endossé le costume du libérateur. Voilà une année déjà que Bachar el-Assad a fui à Moscou et que les sbires des moukhabarat ont déserté leurs centres de torture et d’exécution, dont les rares survivants ont été libérés par les combattants de Hay'at Tahrir el-Cham (HTC) et leurs alliés.
« La fin de 50 années à vivre écrasés »
Les Syriens sont venus du monde entier pour partager la liesse de cette libération, comme s’ils avaient besoin d’honorer en grande pompe et à grands cris le profond soulagement qu’ils ont ressenti l’an passé. « C’est juste la prière la plus importante de la journée la plus importante de notre vie », lâche un jeune damascène, la voix couverte par les chants révolutionnaires scandés par des milliers de personnes. « Nous sommes partis cette nuit d’Idleb. Nous nous devions d’être là pour célébrer la fin de 50 années à vivre écrasés », témoigne Souheil, venu d’Allemagne pour l’occasion. Son ami Mouawiya, lui, n’a pas hésité à prendre l’avion depuis Riyad.

L’heure de la prière est arrivée. Sur le pavé glacé, les hommes restés dehors étendent des drapeaux de la Syrie nouvelle et y posent leur front en psalmodiant. À l’intérieur, Ahmad el-Chareh est revenu prier et prononcer un nouveau discours, vêtu de l’uniforme de chef militaire qu’il portait un an plus tôt. « Du nord au sud et d’est en ouest, nous bâtirons une Syrie forte », a-t-il déclaré, saluant « les sacrifices et l'héroïsme des combattants » ayant renversé l’histoire du pays le 8 décembre dernier.
La veille, sous des tentes montées non loin de la place des Omeyyades, au cœur de Damas, les membres des comités de coordination des quartiers de la capitale tenaient pour leur part à saluer la mémoire des absents, et à faire de cet anniversaire une opportunité de revisiter les racines civiles de la révolution. Entouré de photos des habitants du quartier de Domar disparus dans les geôles syriennes, Brahim Joukhadar assure que plus de 2 500 d’entre eux y ont trouvé la mort : « Ces martyrs doivent être au cœur des célébrations de la libération, car ils sont le gué vers la liberté », souligne ce membre du comité de coordination de Domar, organe qui impulsa les premières heures du soulèvement.
« Rappeler que les habitants de Damas ont résisté »
Sous une tente adjacente, des enfants tentent de cibler un portrait caricatural d’un Bachar el-Assad à l’air ahuri avec des fléchettes en plastique. Une façon ludique de les attirer vers des activités visant à faire connaître la révolution, assure Alaeddine Nazimé, directeur de l’ONG « Ghiras el-Nahda » (« Pousses de renouveau »). « On leur parle notamment de l’histoire des premières manifestations organisées par les comités de coordination des quartiers de Damas, pour rappeler que dès 2011, leurs habitants ont résisté. »

Ils en ont payé le prix. Au crépuscule du 7 décembre, dans les ruines de Jobar, ville ravagée par la guerre située à l’est de Damas, une équipe de danseurs en habits traditionnels arrive à l’arrière d’un camion-remorque. Derrière eux, une scène a été installée, sous la banderole « Jobar, forteresse de la résistance ». Ses habitants sont venus à la fois danser sur les ruines de l’ancien régime et pleurer celles de leur ancien quartier, que beaucoup d’entre eux revoient pour la première fois. « Je n’aurais jamais imaginé me tenir ici un jour. C’est comme si j’étais en train de rêver », assure Rami Saouan, jeune homme originaire de cette localité avant d’émigrer en Allemagne. Dans sa main droite, il tient les portraits de deux cousins, un tué au combat, l’autre dans la prison de Saydnaya. Dans la gauche, ce sont ses deux oncles morts dans un bombardement qu’il tient à honorer. « Nous comptons 43 martyrs dans notre famille. Tout le monde à Jobar a perdu au moins un proche dans un bombardement, dans des combats ou en prison », résume-t-il. Et personne ou presque n’a pu rentrer chez lui, le quartier ayant été rasé par des années de bombardement continu, puis de pillage. « Un jour, 127 frappes ont eu lieu au même endroit », assure « Rambo », ancien ambulancier ayant vécu les affres des combats.
Séparés par une délimitation stricte, les hommes et les femmes de Jobar voient surgir les danseurs sur scène. Entourés d’hommes armés, deux d’entre eux entonnent un chant rythmé « contre la trahison », « pour un gouvernement arabe », « islamique », et célébrant Jobar, « une ville d’hommes ». Une mélopée gonflée aux testostérones et à une fierté sunnite poussée à son paroxysme par les longues années d’oppression et de guerre ayant laissé des traces indélébiles. Pas d’appel à la vengeance pour autant : l’heure est à la joie, et les seules échauffourées ont lieu entre des hommes qui s’écharpent pour prendre des drapeaux de la Syrie nouvelle.

À Douma, capitale de la Ghouta orientale meurtrie par des années de siège et de bombardements, les célébrations offrent l’occasion de laisser libre cours au bonheur de la libération. « C’est la première fois de toute ma vie que je participe à une véritable fête », lâche Abdel Chater Fanous au milieu de la foule réunie sur la place de la grande mosquée, dont la façade a été retapée un an après la chute du tyran. Écran géant, sono à fond, gâteau aux couleurs du drapeau syrien, Douma a des airs de ville libérée. En cette soirée du 7 décembre, le lieu de la liesse n’a pas été choisi au hasard. « C’est sur cette place qu’a eu lieu la première manifestation dans notre ville », souligne Abdel Nasser el-Bisouani, qui a passé six ans dans l’abattoir humain de Saydnaya. « J’ai l’impression de vivre un rêve : célébrer la fin du régime là où nos premiers martyrs sont tombés », sourit l’ancien prisonnier.



