La toute récente visite de Léon XIV au Liban n’a pas eu pour seul effet de relancer le dialogue intercommunautaire, de ranimer les vacillantes espérances du peuple ou encore de recouvrir de goudron frais les routes empruntées par le convoi papal. Elle a aussi cravaché les volontés au sein du pouvoir légal, le portant à faire un premier pas sur un cheminement longtemps interdit, mais tenu désormais pour irréversible.
À cette fin, il aura fallu briser un premier tabou qui pourtant n’en était pas véritablement un : celui de contacts directs avec l’ennemi israélien. Pour avoir, avec de nombreux confrères locaux, accompagné les délégations officielles libanaises à Kyriat Shmona (1983) puis à Madrid (1991), il m’aura été donné de couvrir de telles et peu banales rencontres. Le deuxième verrou qui vient tout juste de sauter est l’élévation du niveau des équipes de négociateurs en place, désormais présidées d’un commun accord, par des civils. Le temps est ainsi révolu où notre contentieux avec l’État hébreu n’était géré, explosion après explosion, qu’au moyen de précaires arrangements sécuritaires élaborés par des militaires des deux bords. Significative est à ce sujet la désignation, côté libanais, de Simon Karam, qui est bien davantage qu’une simple et honorable personnalité civile. Avocat de profession, ce distingué souverainiste fut un des membres fondateurs du Rassemblement de Kornet Chehwan, première initiative visant à une mobilisation politique et populaire contre l’occupation syrienne. Et c’est toujours pour protester contre l’emprise de Damas sur la diplomatie libanaise qu’il avait démissionné de son poste d’ambassadeur à Washington. C’est dire qu’après mûre concertation entre le chef de l’État, le président de l’Assemblée et le Premier ministre, le pouvoir libanais a clairement annoncé la couleur, et c’est la bonne !
Mais que va exactement y changer l’entrée du complet-veston sur une scène longtemps réservée aux uniformes kaki ? On en vient ainsi à ce suprême tabou qui reste à exorciser : la paix. Celle dont le Liban officiel se dit assoiffé, sans encore se hasarder à en assumer explicitement les astreintes et contraintes ? Celle annoncée au pas de charge par les Israéliens qui, à peine clôturée la réunion inaugurale de Naqoura, parlent de coopération économique alors qu’il reste tant de terrain à débroussailler ? La paix et rien d’autre que la paix, faute de quoi ce serait la guerre permanente, comme ne cessent de l’exiger Washington et Tel-Aviv ?
C’est là que l’on touche au nœud du problème. Simon Karam aura affaire à dure partie en la personne de son vis-à-vis israélien. Lui aussi diplomate de carrière, haut responsable de la sécurité, conseiller aux Affaires étrangères et à la Défense, Uri Resnick est le théoricien de la négociation asymétrique : celle qui, comme la guerre du même nom, confère au plus fort un écrasant avantage. À l’axiome de la paix par la guerre, succède en somme la négociation dans la guerre, à chaud. À lui seul, le titre de son ouvrage de référence* suffit pour annoncer à son tour la couleur, puisqu’il traite de la stratégie de la patience à travers les perceptions différentes qu’ont Arabes et Israéliens du facteur temps. Or autant ce dernier dessert les Palestiniens dont les terres sont inexorablement saucissonnées par la colonisation juive, autant il joue contre le Liban assailli par des urgences de toute sorte.
C’est ce nœud dans le nœud que notre pays se trouve sommé de trancher en conciliant, sans trop de délai, impératif de négociation et préservation de la paix civile. Dans un clair message aux chiites, le président Joseph Aoun a tenu à souligner en Conseil des ministres que la démarche diplomatique ne visait en aucun cas l’une ou l’autre des communautés libanaises. Et si Nabih Berry s’insurge contre l’obligation faite au Liban de négocier sous les bombes, s’il ne voit pas en Karam son candidat de prédilection, il n’en a pas moins acquiescé à ce choix, comme aux limites fixées à sa mission. Par-delà sa rhétorique bien connue, le chef du Hezbollah lui-même n’a pas peu surpris en disant son soutien à l’option diplomatique.
Il n’en reste pas moins que le chronomètre est en marche. Et qu’à trop s’attarder à marcher sur des œufs, il ne pourrait plus rester un jour que des gravats à fouler.
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* Dynamics of Asymmetric Territorial Conflit : The Evolution of Patience
(Palgrave Macmillan, London).
Issa GORAIEB

