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Points de vue - Visite De Léon Xiv Au Liban

Une approche théologique et pastorale de la paix

Une approche théologique et pastorale de la paix

La messe donnée par le pape sur le front de mer de Beyrouth, devant près de 150 000 personnes, le 2 décembre 2025. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour

«Heureux les artisans de paix » : jamais ce mot n’a résonné aussi fortement que durant la visite de Léon XIV d’autant plus que les menaces d’une guerre entre Israël et le Hezbollah n’ont jamais été aussi réelles. Pour de nombreux Libanais, une guerre imminente entre les deux belligérants apparaît désormais inévitable ; la seule inconnue reste son ampleur. C’est dans ce climat particulièrement morose que le pape s’efforce, à travers ses discours notamment, d’esquisser une approche spirituelle voire théologique de la paix – une approche qui se veut concrète et pastorale, visant à sortir le Liban de la spirale de violence et de désespoir.

Le discours adressé à Baabda le 30 novembre aux autorités politiques, aux représentants de la société civile et au corps diplomatique est très marquant à cet égard. Il commence par la Béatitude de l’Évangile de Matthieu qui constituent le slogan de son voyage : « Heureux les artisans de paix ». Citant une vingtaine de fois le terme dans son discours, le pape esquisse une approche politique ayant des caractéristiques pratiques.

La voie de la paix face aux armes

La première réside dans l’appel à la classe politique à se mettre réellement au service de son peuple afin que les décisions soient prises en vue du bien commun. Cette attitude est capitale pour que la population sorte du désespoir qui la mine et s’engage dans une dynamique d’espérance, vertu théologale par excellence. Le message sera-t-il entendu ?

La deuxième caractéristique consiste à établir une démarche de réconciliation au sens politique du terme qui n’est pas sans rappeler ce que Desmond Tutu et Nelson Mandela ont entrepris en Afrique du Sud avec la commission « Vérité et Réconciliation ». Une paix est impossible sans un apaisement de la mémoire collective de ses traumatismes d’autant plus que le ressentiment au niveau tant personnel que collectif constitue une menace redoutable.

La troisième caractéristique consiste à encourager les libanais à rester dans leur pays. Certes ayant travaillé auprès des populations précaires au Pérou ; le pape sait bien que l’une des causes majeures de l’émigration réside dans l’absence de conditions sociales, économiques et politiques rendant la vie digne. C’est pourquoi il interpelle directement les responsables politiques, les invitant à assumer leurs devoirs afin de garantir ces conditions et de redonner aux Libanais l’envie de rester.

Ce discours est complété dans son allocution d’adieu adressée à la même classe à l’aéroport de Beyrouth, dans laquelle il lance un appel clair à la paix en appelant à favoriser la négociation, la médiation et le dialogue au détriment des luttes armées.

Religare/Relegere

Cette approche se trouve également dans les discours adressés aux responsables religieux dans lequel le pape évoque le modèle de coexistence libanais en faisant allusion au fameux slogan de Jean-Paul II, celui du « Liban message ».

Mais le pape sait que son message demeure fragile. Il y fait d’ailleurs allusion à deux reprises dans son discours, évoquant la violence qui secoue un Moyen-Orient pourtant fortement « religieux ». Selon lui, les religieux doivent recentrer leur vie sur Dieu : c’est à cette condition que la religion peut éviter de devenir un facteur de division. Ce discours renvoie à la religion ses significations étymologiques : il s’agit d’abord de relier (religare) les fidèles à Dieu et de retisser des liens communautaires et sociaux capables de soutenir une dynamique de paix ; mais aussi invite les religieux et les croyants à relire (relegere) les textes religieux afin d’ouvrir la voix à une interprétation orientée vers la paix.

Cette approche se trouve enfin de façon plus implicite dans le discours adressé aux jeunes à Bkerké car il s’agit avant tout d’un discours pastoral. Or, en observant de près, il apparaît clairement que le pape invite les jeunes à opérer une rupture par rapport à leurs aînés. Cette rupture porte un terme six fois cité dans le discours et qui le clôt : « espérance ». L’espérance est, avec la foi et la charité, l’une des trois vertus théologales. Elle porte en elle une dimension active d’autant plus qu’elle oriente vers un horizon : le mal n’est pas la fin de l’histoire car Dieu peut transformer la réalité par la médiation humaine. De ce fait, elle pousse à agir dans le monde et motive des gestes de justice, de réconciliation et de charité. Le pape encourage les jeunes à s’engager dans cette voie dynamique, qui existe en eux avec sa phrase, « Soyez la sève d’espérance que le pays attend. »

Et c’est là que s’opère la rupture. Là où la classe politique a semé le chaos et la violence, les jeunes ont le temps devant eux et l’enthousiasme pour changer le cours de l’histoire et semer la paix et la vie : « Du pardon naît la justice qui est le fondement de la paix. » Cette conception s’inscrit dans la lignée de nombreux théologiens de l’espérance, tel Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), qui s’est engagé contre les nazis et qui a élaboré une espérance incarnée dans l’action responsable dans son ouvrage Éthique, Résistance et soumission. Les jeunes apparaissent dès lors comme les acteurs appelés à édifier une paix encore précaire mais porteuse d’avenir.

En conjuguant ainsi vision théologique et réalisme pastoral, le pape esquisse une voie où la paix n’est pas un vœu abstrait, mais un chantier à construire patiemment dans l’histoire. Le Liban, dans sa fragilité, apparaît alors non comme un lieu condamné, mais comme un espace où peut s’enraciner une espérance active, capable de porter des fruits de vie et de paix.

Codirecteur du Centre de la jeunesse chrétienne de l’Université Saint-Joseph (USJ) et professeur à l’USJ et l’Institut d’études politiques de Paris.

«Heureux les artisans de paix » : jamais ce mot n’a résonné aussi fortement que durant la visite de Léon XIV d’autant plus que les menaces d’une guerre entre Israël et le Hezbollah n’ont jamais été aussi réelles. Pour de nombreux Libanais, une guerre imminente entre les deux belligérants apparaît désormais inévitable ; la seule inconnue reste son ampleur. C’est dans ce climat particulièrement morose que le pape s’efforce, à travers ses discours notamment, d’esquisser une approche spirituelle voire théologique de la paix – une approche qui se veut concrète et pastorale, visant à sortir le Liban de la spirale de violence et de désespoir. Le discours adressé à Baabda le 30 novembre aux autorités politiques, aux représentants de la société civile et au corps diplomatique est très marquant...
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