Critiques littéraires Romans

Tous contre une, seule contre tous

Tous contre une, seule contre tous

D.R.

Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Grasset, 2025, 480 p.

Anne de Breuil, ancienne religieuse évadée du couvent de Béthune ? Épouse du comte de la Fère (le futur Athos), Dame Clarick, marquée au fer fleurdelysé, signe de délinquance et de débauche ? Lady de Winter, après un nouveau mariage en Angleterre ? Sorcière, empoisonneuse, espionne pour le compte du cardinal de Richelieu ? Ou tout simplement Milady, l’un des personnages les plus fascinants et les plus redoutables de la littérature française ? Elle est au centre de la trilogie d’Alexandre Dumas (Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne), mais elle est exécutée dès le premier volume. Milady a commis autant de crimes qu’elle a d’identités et possède autant de noms que d’ennemis. Elle a tenté de tromper d’Artagnan en se faisant passer pour « la femme qu’il aimait le plus au monde » : Constance Bonacieux. Elle a assassiné le duc de Buckingham. Elle a empoisonné mortellement Constance Bonacieux. Elle a tenté à plusieurs reprises de faire tuer d’Artagnan et ses amis. Convaincus que la loi ne punira jamais une femme aussi puissante, Athos, Porthos, Aramis et d’Artagnan vont procéder à son exécution clandestine avec l’aide du bourreau de Lille qui l’accuse, pour sa part, d’avoir injustement fait pendre son frère. Elle a un petit garçon de père inconnu, quoique fruit de ses amours avec Athos. Elle n’a que 25 ans, visage d’ange mais réputée d’un sang-froid démoniaque.

Hors de tout manichéisme, Adélaïde de Clermont-Tonnerre dévide à rebours ce récit célèbre pour rendre justice à ce personnage féminin, éclatant entre tous, et dont la fin relève de la vengeance et de l’assassinat. « Vous êtes des assassins, pas des juges ! », dit-elle d’ailleurs aux mousquetaires, dans le roman de Dumas. Je voulais vivre, le titre du roman, lauréat du prix Renaudot 2025, annonce à lui seul le plaidoyer auquel Milady n’a pas eu droit. Au-delà du personnage de fiction, l’auteure donne à voir cette femme à travers le regard féminin qui lui a manqué. Nous sommes au début du XVIIe siècle. De la sinistre exécution, du procès improvisé dont elle est victime, elle nous ramène à sa petite enfance traquée. Par une nuit glaciale de mars, aux confins de la France, dans une maison abandonnée, dos au mur face à dix hommes dont un fut son amant et un autre son mari, elle est prise au piège. Elle est ensuite emmenée dans la nuit dans une barque, sur la Lys, pour être décapitée. À partir des indices que donne Alexandre Dumas sur sa redoutable héroïne, Adélaïde de Clermont-Tonnerre écrit son roman en remplissant les vides. Elle reconstitue son parcours, place ses choix – et crimes – dans leur contexte, accompagne le lecteur dans les méandres de son destin, rendant plus proche une Milady belle, riche, manipulatrice, intelligente, dangereuse, en racontant l’histoire à sa hauteur, mais aussi en donnant la parole à des personnages qui l’ont côtoyée. D’Artagnan lui-même se livre, sous la plume de l’auteure, à une confession impudique auprès de son jeune lieutenant lors du siège de Maastricht.

Dans l’après-coup exact de l’exécution de Milady, devenue une simple femme terrorisée face à son inéluctable fin, l’auteure présente donc l’enfant perdue. Elle a six ou sept ans, de grands yeux troublants, et se tient dans l’obscurité devant la porte du père Lamandre qui ouvre parce qu’il a entendu un bruit d’animal blessé. Il ne saura d’elle que son nom : Anne. Elle tremble de faim et de froid. Il la recueille, décèle à la qualité de ses vêtements déchirés, de ses souliers à boucles d’argent, qu’elle appartient à une famille aisée. La même nuit, le prêtre découvre deux cadavres de femmes qu’il traîne et met à l’abri pour leur donner les sacrements et une sépulture décente. Anne, cachée dans la maison, reconnaît sa mère et sa nourrice et se glisse entre les deux corps, dévastée.

« À aucun moment, chez Dumas, on n’entend la voix de Milady. À aucun moment on n’entend quelqu’un qui la défende », souligne l’auteure. Elle qui s’est passionnée pour la trilogie à l’âge de 12 ans, relit l’œuvre vingt ans plus tard dans une version simplifiée. Elle est interpellée par les accusations qui pèsent sur ce personnage féminin présenté comme maléfique par opposition à Constance, la gentille, la douce, la sacrifiée. Milady ne fut-elle pas, elle aussi, en quelque sorte une victime ? Son exécution serait-elle le plus grand féminicide de l’histoire de la littérature ? Le point de vue de la journaliste et éditorialiste de Point de vue ouvre un angle inattendu sur une œuvre que tout le monde croit connaître.


Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Grasset, 2025, 480 p.Anne de Breuil, ancienne religieuse évadée du couvent de Béthune ? Épouse du comte de la Fère (le futur Athos), Dame Clarick, marquée au fer fleurdelysé, signe de délinquance et de débauche ? Lady de Winter, après un nouveau mariage en Angleterre ? Sorcière, empoisonneuse, espionne pour le compte du cardinal de Richelieu ? Ou tout simplement Milady, l’un des personnages les plus fascinants et les plus redoutables de la littérature française ? Elle est au centre de la trilogie d’Alexandre Dumas (Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne), mais elle est exécutée dès le premier volume. Milady a commis autant de crimes qu’elle a d’identités et possède autant de noms que d’ennemis. Elle a tenté de...
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