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Par-delà le message


Turquie et Liban. Pour les deux étapes de son premier déplacement à l’étranger, le Pape ne pouvait choisir plus dissemblables pays de ce même Orient.

Le premier de ceux-ci se veut un modèle d’islamisme modéré ; s’il a rompu avec le laïcisme moderniste de Mustafa Kemal Atatürk, il n’en continue pas moins d’honorer la mémoire du père fondateur de la République. C’est surtout la nostalgie de sa grandeur ottomane que cultive cependant la Turquie, point de jonction entre Europe et Asie. Qu’il s’agisse de la guerre d’Ukraine ou de celles de Palestine et du Liban, elle entend ainsi joindre sa voix à celle des autres décideurs : de préférence, a ardemment souhaité Léon XIV, en se faisant facteur de stabilité et de rapprochement entre les peuples.

Cette inaugurale mission apostolique, pourquoi le Saint-Père a-t-il décidé de l’entamer dans un pays massivement musulman où les chrétiens ne représentent plus qu’entre 0,5 et 1 % de la population ? Sa motivation est double : raviver, sur les lieux mêmes du concile de Nicée, le processus de rapprochement entre Églises catholique et orthodoxe ; et revigorer, du coup, ce qui reste de la présence chrétienne, naguère substantielle, dans une région balayée par les vents des extrémismes pseudo-religieux. Après la Terre sainte, après l’Irak, après une Syrie débarrassée des Assad mais encore loin de rassurer entièrement les minorités, l’exode n’a pas épargné notre propre pays, même si les causes en sont tout autres que la discrimination ambiante.

Enfant chéri du Vatican, objet d’une sollicitude toute particulière démontrée pape après pape, le Liban n’en est pas moins un pays à problèmes. Il se veut certes, lui aussi, un modèle : non point d’uniformité de croyance, d’idéologie, de style de vie, mais au contraire de conviviale pluralité spirituelle et culturelle. À l’ombre de cette rutilante image d’Épinal et autres clichés éculés, notre pays a vécu, des décennies durant, dans l’incertitude quant au lendemain : dans le provisoire, le fragile, le précaire. Et maintenant qu’un sérieux espoir de changement et de renouveau est apparu, l’État n’a d’autre hantise que d’esquiver, toutes affaires cessantes, une nouvelle guerre encore plus meurtrière et dévastatrice peut-être que toutes les précédentes.

Dans un monde livré aux outrances de personnages aussi marqués que Trump, Poutine et Netanyahu, bien insuffisante serait une simple réactualisation de l’illustre formule de Jean-Paul II qualifiant le Liban de pays-message. Dans son écrasante majorité en effet, la population ployant sous les crises n’aspire plus en effet qu’à vivre et prospérer dans le calme, même s’il reste à desserrer la captation de la communauté chiite par la milice. Ce que les Libanais attendent plutôt du premier pape américain de l’histoire, c’est précisément de raisonner une Amérique qui pousse au désarmement forcé de la milice tout en admettant qu’il y aurait là risque sérieux de guerre civile. C’est surtout de voir le chef de l’Église catholique faire halte aux menaces, préparatifs et ingérences d’Israël et de l’Iran.

Ce n’est évidemment là que vœux pieux, d’autant plus pieux d’ailleurs qu’ils s’adressent à Sa Sainteté. Mais même si la diplomatie vaticane se garde traditionnellement de tout esclandre oratoire, même si les voyages des papes n’occupent plus désormais que quelques instants d’antenne sur les télés occidentales, c’est dans l’intimité des chancelleries que l’autorité du Saint-Siège reste considérable. Les papes ont beau se succéder, immuable demeure leur appel à la paix des hommes. Or on parle beaucoup trop mensongèrement de paix à l’heure où, de l’Ukraine à Gaza en passant par le Liban et même la Syrie, la blanche et symbolique colombe a bien du mal à slalomer entre les tirs de barrage dont elle est la cible.

On veut croire que le message libanais de Léon XIV, qui trouvera dimanche à Beyrouth un fervent accueil officiel et populaire, ne saurait se résumer à une bouteille jetée à la mer et livrée au hasard des courants. Connus d’avance, sans risque de confusion, devraient en être les réels destinataires.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Turquie et Liban. Pour les deux étapes de son premier déplacement à l’étranger, le Pape ne pouvait choisir plus dissemblables pays de ce même Orient. Le premier de ceux-ci se veut un modèle d’islamisme modéré ; s’il a rompu avec le laïcisme moderniste de Mustafa Kemal Atatürk, il n’en continue pas moins d’honorer la mémoire du père fondateur de la République. C’est surtout la nostalgie de sa grandeur ottomane que cultive cependant la Turquie, point de jonction entre Europe et Asie. Qu’il s’agisse de la guerre d’Ukraine ou de celles de Palestine et du Liban, elle entend ainsi joindre sa voix à celle des autres décideurs : de préférence, a ardemment souhaité Léon XIV, en se faisant facteur de stabilité et de rapprochement entre les peuples. Cette inaugurale mission apostolique, pourquoi le Saint-Père...