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Lifestyle - La Mode

Youssef Zogheib, ou l’ascension fulgurante d’un jeune couturier libanais de la paix et de l’inclusivité

Il a à peine 23 ans mais s’annonce comme le talent libanais à suivre. Le créateur de mode masculine Youssef Zogheib vient de décrocher le Prix du public au Festival d’Hyères. Une distinction qui braque les feux sur son parcours.

Youssef Zogheib, ou l’ascension fulgurante d’un jeune couturier libanais de la paix et de l’inclusivité

Dans le travail de Youssef Zogheib, on pourrait retrouver un peu du style de Jonathan Anderson chez Dior. Photos Cy Ann

Le silence, l’obscurité, quelques loupiotes dans la nuit de la salle et puis un chant d’oiseau. Très vite, les cuivres et puis la grosse caisse, une entrée dramatique annonce le premier modèle, chemise blanche impeccable sur pantalon beige, large, bretelles débraillées : un peu de détente dans la discipline. Les mannequins qui vont suivre présentent des capes volumineuses, tailoring militaire, terminées en fronces et froufrous comme des rideaux de cancan, comme des jupes victoriennes.

Les critères du masculin et du féminin se confondent, réécrivent l’histoire de la mode avec une fluidité spectaculaire. Nous sommes à la villa Noailles où se déroule, ce 18 octobre 2025, la remise des prix du 40e Festival de mode, de photographie et d’accessoires d’Hyères. Le Prix du public de la ville d’Hyères est remis à Youssef Zogheib. Il est libanais, il vient d’avoir 23 ans et son parcours est celui d’un soldat de la paix qui aurait eu le choix des armes : couture, structure, volumes gonflés, force de la fragilité, fragilité de la force.

Un tambour, un clairon se transforment en sacs. Une cascade de faille vert sapin se déverse du bord et des manches d’un caban, un trench en cuir noir descend aux chevilles en se resserrant, un bomber de tweed s’offre une pelisse surdimensionnée et des manches interminables, le bermuda se transforme en jupe portefeuille, le pantalon s’occulte, révèle des jambes fines gainées de chaussettes montantes, des croqueneaux donnent socle à des silhouettes qui vacillent sous le poids du tissu, comme cette cape qui semble taillée dans l’épaisseur d’un sac de couchage. La collection s’intitule Gravesend, en référence à la ville anglaise du duché de York intensivement bombardée au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le créateur explique ce choix à L’Orient-Le Jour.

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C’est l’histoire d’un soldat qui rêve d’un monde plus doux au cœur de la guerre

« J’ai postulé au Festival d'Hyères en décembre 2024, alors que j’étais stagiaire chez Hermès, attiré par la possibilité de présenter un défilé avec une production professionnelle (musique, lumière, mannequins, maquillage, etc.), ainsi que par les partenariats avec Première Vision et les Métiers d’art de Chanel, avec lesquels j’ai eu la chance de collaborer, plus précisément à l’atelier Goossens qui crée l’orfèvrerie et les bijoux de la maison. Cette expérience a été assez intense, car je travaillais tout en développant ma collection avec un budget limité, mais c’était incroyablement stimulant de pouvoir collaborer avec des personnes issues de disciplines du design qui ne sont pas les miennes : la joaillerie avec Goossens, la maroquinerie avec Kylie Rose Carrol, la maille avec Sofia Sterns, le design de chaussures avec Philéo Landowski, la production musicale avec le compositeur libanais Michel Mezher. C’était mon premier défilé de ce genre et il aura toujours en moi une place particulière.

Mes choix viennent de la sensibilité artistique que j’ai développée en grandissant au Liban, mon défunt père étant militaire, ce qui est probablement la force motrice derrière l’esprit de Gravesend. Très souvent, les designers libanais utilisent la mode comme un moyen d’évasion, une façon de fuir vers un univers féerique. Je viens d’une autre génération de créateurs libanais et je n’ai pas envie de fuir ces sujets - la militarisation, le fait d’avoir grandi au milieu des uniformes militaires - mais plutôt de les affronter. Je suis frustré par le caractère fantasmé du paysage culturel libanais. »

« Dans son essence, poursuit Zogheib, Gravesend raconte l’histoire d’un soldat qui rêve d’un monde plus doux au cœur de la guerre. Par ailleurs, j’ai été formé en couture chez Élie Saab puis en tailleur sur mesure chez Camps de Lucas à Paris, historiquement la maison de référence du tailoring parisien. L’artisanat et la tradition constituent à la fois ce que je respecte profondément et ce que je cherche à questionner. Ensuite, j’ai eu l’immense chance de faire un stage chez Hermès au sein de l’équipe homme, puis chez Dior pour la première collection hommes de Jonathan Anderson, dans les équipes tailoring et VIP. C’est au cours de cette année-là que mon regard et mon sens du goût se sont vraiment affirmés, tant ces deux expériences m’ont influencé, alors que je développais en parallèle ma collection pour Hyères. »

Une collection qui tire son nom d’une série de photographies prises en 1940 par John Topham, photographe de la Royal Air Force. Photos Cy Ann
Une collection qui tire son nom d’une série de photographies prises en 1940 par John Topham, photographe de la Royal Air Force. Photos Cy Ann

Le pouvoir transformateur des uniformes

« J’ai toujours été un enfant agité mais en même temps très calme. J’ai passé beaucoup de temps à la campagne, avec peu d’enfants autour, ce qui m’a conduit à adopter le dessin comme passe-temps. Pour me distraire, lorsque l’émission de télévision que je voulais regarder n’était pas diffusée, je dessinais de mémoire mes personnages préférés. À un moment donné, j’ai constaté que j’avais inventé un autre monde dans lequel je pouvais m’échapper à loisir.

J’étais aussi fasciné par le pouvoir transformateur des uniformes : scolaires, militaires, religieux, professionnels, etc. Leur capacité à permettre une vie double. Cela a sans doute un lien avec la manière dont nos vies au Liban sont complètement fragmentées et dictées par des codes de conduite très stricts, que nous transgressons tous, de manière hypocrite et discrète. D’une certaine manière, mon travail consiste à remettre en question ces attitudes hypocrites, et parfois auto-dépréciatives, avec lesquelles nous laissons les conventions sociales définir notre manière d’être et d’être perçu, cette notion de discipline. » Lui qui dit adorer aller au cinéma quand son temps le lui permet affirme par ailleurs placer Raf Simons en tête de son panthéon de créateurs.

Le Prix du Public distinguant Youssef Zogheib  qui a  réussi à séduire le public par la singularité et la force de sa collection. Photo tirée du compte instagram @ villanoailles
Le Prix du Public distinguant Youssef Zogheib qui a réussi à séduire le public par la singularité et la force de sa collection. Photo tirée du compte instagram @ villanoailles

Des Nations unies aux grands ateliers de couture

On pourrait en effet retrouver un peu du style de Jonathan Anderson dans ses nouvelles collections masculines pour Dior, cette inspiration Grand-Siècle, ces bermudas mille-feuilles, ces crinolines en trompe-l’œil, ces blazers de parade. Normal : Zogheib a été assistant-styliste dans le tailoring et le sur-mesure de Dior de mars à août 2025.

L’influence du directeur artistique de la maison, toute la recherche et le développement de sa vision sont encore frais tant dans la façon que dans l’univers personnel du créateur libanais. Zogheib venait d’ailleurs de chez Hermès où, de septembre 2024 à février 2025, il avait assisté Véronique Nichanian dans le cuir, le sportswear et le tailoring masculin.

Ce parcours mené tambour battant avait commencé après le bac français décroché en 2020 - premier de session - sur les bancs du collège des Saints-Cœurs, Sioufi, à Beyrouth. Au cours des dernières années de ses études scolaires, on le découvre engagé pour la paix, diplômé en médiation de l’Université Saint-Joseph en 2017 et, après une parenthèse de stage à l’atelier de couture de Nathalie Karam en 2018, engagé à l’école Platon d’Athènes dans les débats de Model United Nations qu’il poursuit l’année suivante à Harvard. Sa passion parallèle pour la couture en tant que mode d’expression le conduit ensuite à Parson’s Paris où il termine sa formation en mode et accessoires en 2024, avec des parenthèses de stages d’abord chez Élie Saab en patron, couture, drapés et essayages, puis chez Camps de Luca, avec une concentration sur les techniques d’impression et de dessin.

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De grands manteaux jetés à la hâte par-dessus des robes babydoll

Mais l’essentiel est dans l’interprétation qu’il livre dans cette collection lauréate, partie d’un récit peu connu de la Seconde Guerre mondiale : « Ma collection tire son nom d’une série de photographies prises en 1940 par John Topham, photographe de la Royal Air Force, dans une base militaire britannique à Gravesend, en Angleterre. Ces images furent censurées pendant des décennies par la RAF. Il était courant que les soldats se travestissent pendant leurs moments de loisir. Dans ce cas précis, leur spectacle de Noël fut interrompu par une attaque aérienne allemande soudaine. Les photos de Topham immortalisent l’instant où les garçons de Gravesend coururent vers les lignes de front pour recharger les canons, leurs grands manteaux jetés à la hâte par-dessus leurs robes babydoll. Ayant vécu la guerre très jeune et mon père ayant passé toute sa vie adulte dans l’armée, j’ai grandi entouré d’uniformes militaires. Gravesend est ma tentative de déconstruire ces uniformes en transformant leur coupe, en m’inspirant des silhouettes de haute couture Balenciaga d’après-guerre, dans les années 1950. Je voulais imaginer un uniforme pour ma propre armée, nourri par mes valeurs et mon sens de la beauté en tant qu’homme queer ayant grandi dans un monde façonné par la figure du soldat. »

« À la croisée du style et du sens, la 40e édition du Festival d’Hyères à la villa Noailles a célébré les talents émergents qui bousculent les lignes », indique le manifeste du festival. La collection de Youssef Zogheib a su séduire non seulement le prestigieux jury où siègent notamment Jean-Charles de Castelbajac, Viktor&Rolf, Marine Serre et Ludovic de Saint-Sernin qui l’ont retenue dans leur sélection finale, mais également le public de la ville d’Hyères qui a reçu son message droit au cœur.

Le silence, l’obscurité, quelques loupiotes dans la nuit de la salle et puis un chant d’oiseau. Très vite, les cuivres et puis la grosse caisse, une entrée dramatique annonce le premier modèle, chemise blanche impeccable sur pantalon beige, large, bretelles débraillées : un peu de détente dans la discipline. Les mannequins qui vont suivre présentent des capes volumineuses, tailoring militaire, terminées en fronces et froufrous comme des rideaux de cancan, comme des jupes victoriennes.Les critères du masculin et du féminin se confondent, réécrivent l’histoire de la mode avec une fluidité spectaculaire. Nous sommes à la villa Noailles où se déroule, ce 18 octobre 2025, la remise des prix du 40e Festival de mode, de photographie et d’accessoires d’Hyères. Le Prix du public de la ville d’Hyères est remis à...
commentaires (6)

Et merci à la plume de Fifi, toujours subtile, un zeste de poésie, le tout sans chichis.

ABDO-HANNA Nicolas

12 h 21, le 27 novembre 2025

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Commentaires (6)

  • Et merci à la plume de Fifi, toujours subtile, un zeste de poésie, le tout sans chichis.

    ABDO-HANNA Nicolas

    12 h 21, le 27 novembre 2025

  • Commentaires précédents affligeants. Le monde et l’art sont vivants et évoluent. La Tour Eiffel, de scandale est devenue un symbole mondial, pour ne citer qu’un exemple parmi des millions. Je suis au contraire très content de ce foisonnement artistique ouvert et débridé de la jeunesse libanaise. Au diable les réactionnaires coincés.

    ABDO-HANNA Nicolas

    12 h 18, le 27 novembre 2025

  • Quand est-ce que cette époque de dégénérescence va t elle se passer ? On marche sur la tête !! Certains libanais avec l'OLJ veulent être dans la course !

    Oscar

    19 h 25, le 26 novembre 2025

  • Des militaires accoutrés pareillement?? Leur place est au cirque.

    LE FRANCOPHONE

    17 h 40, le 26 novembre 2025

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    aliosha

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