Quand un chef militaire du plus haut rang est invité ou se fait inviter aux États-Unis, ce n’est pas pour aller s’extasier au Metropolitan Museum ou s’offrir une virée à Disney World agrémentée, si possible, d’un détour à Las Vegas. C’est pour aller s’achalander dans le plus grand supermarché de joujoux de guerre au monde : le Pentagone. S’achalander serait trop dire d’ailleurs, puisque le Liban n’a plus rond qui vaille, et qu’il compte sur les largesses du gérant. Les rayons haut de gamme sont hélas hors de notre portée (on pense notamment à ces magnifiques F-35 que rapportera quant à lui des USA ce veinard en or massif de MBS !) ; dès lors, c’est seulement au décrochez-moi-ça que notre pays peut trouver son bonheur, sans évidemment oublier de se confondre en mercis.
De toutes les manifestations de mauvaise humeur américaines multipliées ces derniers temps à l’égard du Liban, l’annulation de la visite du général Rodolphe Haykal à Washington est sans doute la plus grave et préoccupante. La plus malavisée aussi. Oh, les Américains n’ont pas poussé la grossièreté jusqu’à prier le commandant de l’armée libanaise de rester chez lui. Mais ils ont décommandé sans autre explication les plus importantes et sensibles rencontres qu’il se proposait d’avoir. Et ils se sont fait excuser en masse à la réception que devait offrir l’ambassade du Liban en l’honneur du distingué visiteur. C’était plus qu’il n’en fallait pour capter le message et épargner à Haykal la corvée des valises.
Plus menaçante que toutes les sorties verbales proférées, au fil de leurs missions à Beyrouth, par les émissaires spéciaux Morgan Ortagus et Tom Barrack, est cette criante marque d’irritation, sinon de désaffection. Car pour la toute première fois elle ne s’adresse plus aux seules autorités politiques, régulièrement accusées dans le passé de traîner la patte sur la voie du désarmement du Hezbollah. Elle vise exclusivement désormais une institution militaire en charge du processus, longtemps portée aux nues. Longtemps maternée, chouchoutée même, les Américains ayant ainsi veillé à la réapparition de la viande au menu des cuisines roulantes quand les rapines de l’establishment politique ont fini par assécher totalement les fonds publics.
Connue était déjà la réticence du général Haykal à risquer une guerre civile en usant de la manière forte avec le Hezbollah. À Washington comme à Beyrouth, son refus de faire respecter l’interdiction gouvernementale d’exploiter un site emblématique national pour la commémoration du meurtre de Hassan Nasrallah avait fait des mécontents. Encore plus mal accueillie a été cette évidence assénée par le commandement de l’armée : si le nettoyage du Sud souffre de lenteur, la cause en est la poursuite systématique des agressions israéliennes. Or, pour les États-Unis, ce n’était là, tout au plus, qu’une semi-évidence : le retard étant dû surtout, selon eux, au refus du Hezbollah de coopérer, à son acharnement à reconstituer ses arsenaux, à regarnir ses coffres avec l’aide de l’Iran. La goutte qui a fait déborder le verre de Coke, aux yeux de l’administration comme du Congrès US, aura cependant été de voir l’armée, qualifiée d’allié stratégique, accuser l’ennemi israélien de cibler même la Force internationale (Finul). Mais du moment que l’on parle d’évidences, en voilà toujours deux à l’adresse de tous ces grands esprits yankees épris de paix et œuvrant à un Moyen-Orient nouveau.
● Riposter aux attaques israéliennes ou au contraire désarmer de force le Hezbollah procéderaient tous deux, pour le Liban, d’un même et suicidaire aventurisme. Mortellement stérile, rappelant le paradoxe de l’œuf et de la poule, est bien sûr tout débat sur le lien de cause à effet entre matraquage des uns et obstination des autres. Les Américains ne semblent pas avoir compris que ces deux volontés, aussi implacables que contradictoires, ne font en réalité que se doper l’une l’autre, pour le plus grand malheur de ce fruste allié stratégique, le Liban. Eux seuls seraient en mesure de rompre ce cercle on ne peut plus vicieux, mais encore faut-il qu’ils le veuillent.
● Humilier un général constellé d’étoiles, saper de la sorte le moral de l’armée, refuser à celle-ci du matériel, lui dénier les fonds qui l’aideraient à remplacer et même supplanter le Hezbollah en termes de services sociaux à la population du Sud relèvent, pour le coup, de la folie pure. Quels que soient les reproches faits à l’institution militaire, elle reste en effet l’unique institution capable, ou pour le moins susceptible, de rassembler les Libanais. La (mal)traiter de la sorte, c’est seulement rendre un service inespéré à la milice qui prétend rivaliser de patriotisme (?) et d’efficacité(???) avec l’armée.
Aussi inintelligent que cavalier est l’affront fait à la troupe. Au pays du western, on persiste à bafouer la règle d’or de tout bon cow-boy : trop cravacher et éperonner le cheval, est le meilleur moyen de le mettre à terre.

