Oumeima el-Khalil, accompagnée par Hani Siblini et l’orchestre dirigé par André el-Hage, lors du concert à la Première Église évangélique arménienne. Photo Rayanne Tawil/L'Orient-Le Jour
Ce soir-là, la Première église évangélique arménienne baignait littéralement dans une nuée de couleurs. Le chœur et les vitraux projetaient une lumière mouvante, en dégradés de verts et de violets, glissant lentement sur l’assemblée comme une bénédiction feutrée. En ce 13 novembre 2025, pas un siège n’était libre : le public débordait jusque dans les allées, serré, murmurant pour grappiller un peu d’espace et d’air.
Au centre, Oumeima el-Khalil attirait tous les regards. Sa robe rose poudré, relevée de bijoux dorés qui accrochaient les lampes de l’église, soulignait une présence qui emplissait la nef avec l’évidence du souffle.
À sa droite, le maestro André el-Hage menait l’Orchestre national libanais de musique arabe-orientale avec une précision ardente, chaque geste mêlant fermeté et douceur. Derrière le piano, les yeux clos, Hani Siblini suivait un fil invisible, ses doigts dessinant les contours d’une musique devenue presque palpable. À eux trois, ils redonnaient à Beyrouth quelque chose qui manquait cruellement à la ville : un pouls, une respiration.
Le fil de la mémoire
« La chanson que Germanos Germanos et Hani ont écrite s’appelle Zikrayat el-fil, confiait plus tôt Oumeima el-Khalil à L’Orient-Le Jour. Zikrayat — les souvenirs — est un titre que je trouve très beau. Notre présence s’est assombrie, elle n’est plus très jolie. Alors allons vers el-fil, vers la mémoire. »
Ce soir-là, la mémoire affleurait partout : dans les paroles, dans les nappes orchestrales, dans les silences aussi. La collaboration entre el-Khalil, Siblini et el-Hage remonte loin. « L’idée est née d’un appel du maestro André, se rappelle-t-elle. Il avait perçu dans mon travail le désir de me confronter à l’orchestre. C’était en 2012. Depuis, nous avons donné de nombreux concerts, et j’aime ma voix avec eux. Je le répète toujours : j’aime ma voix avec cet orchestre. »
Elle marque un temps. « Tout commence par l’humain », ajoute-t-elle dans un souffle.
Pour Oumeima el-Khalil, chanter est d’abord une discipline. « Ma voix doit être entraînée, comme les instruments, dit-elle. Je travaille mon souffle et ma voix pour que le geste musical arrive ensuite. On ne sort pas sur scène pour chanter d’un coup. Ma voix reste la priorité, puis vient la performance. »
Cette rigueur est moins une technique qu’un acte de foi. « Je veille à ma gorge, à ma voix. Le son m’apaise et apaise encore davantage mon esprit. » Dans l’église, sa voix se répandait comme un voile : fine, vacillante, intime. Par moments, elle montait comme une prière ; à d’autres, elle frôlait le silence. « L’essentiel, dit-elle, c’est que ma voix soulage les gens de leurs inquiétudes. Qu’elle les emmène dans un espace plus pur, plus léger. C’est mon vœu. »
L’alchimie partagée
Pour Hani Siblini, cette soirée relevait de la dévotion – technique, émotionnelle, profondément personnelle. « J’ai composé tout le programme, explique-t-il. Les deux tiers sont de ma musique et j’ai écrit la plupart des arrangements. J’ai conçu le programme et je joue aussi comme soliste. »
Cela fait trente ans qu’il partage avec la chanteuse un compagnonnage artistique et intime. « On joue ensemble, on pense la musique ensemble, raconte-t-il. Il y a une pièce dans le programme, Wajd. Je l’ai écrite pour elle, sur un texte de Marwan Makhoul. Seulement piano et voix. » Un lien avant tout musical, toujours émotionnel. « Nous avons longuement travaillé dessus. Grâce à la voix d’Oumeima, j’ai pu exprimer ce que je ressens en tant que pianiste et technicien. Cela a pris des années. »
Oumeima sourit en évoquant son mari : « Hani et moi sommes mariés depuis trente et un ans, et nous avons commencé à travailler ensemble par hasard. Je m’appuie beaucoup sur lui. Il pense que je “bitghannaj” (je fais la coquette), mais moi, non, rit-elle. Il donne énormément. Je l’appelle un magicien. Après toutes ces années, quand je le vois jouer, il garde cette magie. Chaque fois, il dit les choses autrement. C’est le battement du cœur, pas seulement de la musique. »
Entre eux, André el-Hage, axe discret mais essentiel. « André, c’est un cœur, insiste la chanteuse. Il donne tout. Il travaille sans compter. J’aime travailler avec lui parce que avec lui ma voix s’ouvre différemment. » Avec le temps, plus qu’une entente, ils ont bâti une confiance. « Il reste stable parce que notre but, c’est la musique, dit-elle. Il a travaillé seul d’abord, puis avec les musiciens. Hani et moi avons beaucoup d’estime pour lui. »
Pour Siblini, cette relation est tout aussi cruciale : « La connexion avec le maestro a toujours été là. Depuis 2011, l’orchestre respire avec moi. C’est devenu naturel. »
Les applaudissements se prolongèrent bien après la dernière note. L’église, jusque-là étouffée par la foule, semblait soudain s’élargir. Le public applaudissait jusqu’à en rougir les mains, mêlant son vacarme à celui des bancs de bois anciens.
Sous les vitraux, Oumeima el-Khalil se tenait immobile, le rose et l’or de sa robe captant les derniers éclats. À la fois ancrée et aérienne, comme si son chant flottait déjà ailleurs.
« Dans l’art, j’ai une responsabilité, dit-elle. Les gens viennent pour me voir, ce n’est pas rien. Alors je me prépare pour être digne de la place que j’occupe. Le respect de l’art : c’est ainsi que je le vis. »


