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Mieux que les lettres, les chiffres


C’est bien vrai que l’on parle beaucoup trop dans les sphères politiques d’un pays tel que le Liban, assailli par toutes sortes d’urgences et continuellement confronté à l’impasse. C’est vrai aussi que l’on n’y oublie pas pour autant l’écrit, souvent décliné en quelques lignes ravageuses sur les réseaux sociaux sur le mode Donald Trump.

Voici pourtant que grâce au Hezbollah redevient d’actualité cette forme suprême du genre épistolaire qu’est, dans la vie publique, la lettre ouverte : message généralement adressé aux puissants mais qui, comme son nom l’indique, est également accessible au grand public. L’exemple le plus célèbre en reste bien sûr l’historique J’accuse d’Émile Zola, publié en 1898 dans le cadre de l’affaire Dreyfus ; impérissable aussi est, dans le registre de la chanson engagée, Le Déserteur de Boris Vian. Mais l’échange fictif de missives a également inspiré de nombreuses œuvres politiques et romanesques de grand renom. Les Lettres persanes et Les Liaisons dangereuses : surgissant fort à propos de cette abondante spécialité littéraire, ces deux illustres titres s’imposent à souhait à propos de l’initiative du Hezbollah.

Dans le fond comme dans la forme, la lettre ouverte de jeudi matin aux trois hautes instances de l’État appelle plus d’un commentaire. Il est clair que la milice s’en tient plus que jamais à ses deux niets ressassés à longueur de journée : pas de désarmement avant le retrait israélien du Liban-Sud et la reconstruction de cette région dévastée ; pas non plus de négociation à caractère politique avec l’ennemi. On admirera avec quelle aisance le Hezbollah en vient à oublier que, n’était son propre aventurisme, il n’y aurait aujourd’hui nul besoin pressant de marchander avec l’ennemi, le couteau sous la gorge.

Toujours est-il que l’impudente injonction visait au premier chef le président de la République qui, quelques heures plus tard en Conseil des ministres, a tenu une fois de plus à faire de la négociation la seule option praticable. Le lendemain, le Premier ministre montait au créneau pour réitérer la détermination de l’État à rester seul maître de la décision de paix ou de guerre. Dès lors, le seul fait vraiment nouveau est que pour la toute première fois Nabih Berry, allié essentiel du Hezbollah, se trouve lui aussi au nombre des interpellés, en sa qualité de président de l’Assemblée nationale, un Berry qui s’est dit ouvert, il y a peu, à la présence d’experts civils libanais au sein du mécanisme international chargé de superviser le cessez-le-feu avec Israël ; un Berry qui s’est longtemps posé en incontournable partenaire, sinon en interlocuteur privilégié des médiateurs américains ; un Berry enfin qui, à l’instar du Hezbollah, a tout lieu de redouter une défection des électeurs chiites expatriés. Or cette appréhension vient d’atteindre la cote d’alerte, le gouvernement s’étant prononcé pour le droit de la diaspora à participer pleinement (et non plus à concurrence de six malheureux élus) à la composition du prochain Parlement.

Même si elle ne fait que remâcher du vieux, la trouvaille stylistique de la formation pro-iranienne n’en est pas moins chargée de périls, ne serait-ce que parce qu’elle survient à l’heure où le matraquage aérien auquel se livre Israël dans le sud et l’est du pays va crescendo ; cela, avertit Tel-Aviv, en attendant d’éventuels raids sur Beyrouth si la milice persiste à tenter de reconstituer son arsenal. Stériles serments de résistance et menaces très réelles ne faisant que se nourrir les uns les autres, l’armée se retrouve prisonnière d’un cercle éminemment vicieux régulièrement dénoncé dans ces colonnes. Elle en vient même à envisager une suspension de son programme de déploiement comprenant, dans une première phase, le démantèlement du dispositif milicien subsistant dans la région frontalière.

S’acharner à réduire à l’impuissance l’État libanais faute de pouvoir se mesurer à Israël est-il donc l’ultime victoire à laquelle peut prétendre Naïm Kassem ? Ne voit-il pas que sa rébellion n’a d’autre effet que de miner la position négociatoire du pays ? Plus éloquent que toutes les tartarinades guerrières est le verdict des chiffres : le Liban aura payé de 4 000 morts, de 16 000 blessés, pas loin d’un million de personnes déplacées et de 8,5 milliards de dollars en termes de destructions la dernière en date des équipées du Hezbollah.

Sans le moindre effet s’avèrent depuis les appels à la raison, à l’intérêt supérieur du pays et aussi de la communauté chiite. Mais peut-être aurait-il fallu commencer par des cours accélérés d’arithmétique élémentaire…

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com 

C’est bien vrai que l’on parle beaucoup trop dans les sphères politiques d’un pays tel que le Liban, assailli par toutes sortes d’urgences et continuellement confronté à l’impasse. C’est vrai aussi que l’on n’y oublie pas pour autant l’écrit, souvent décliné en quelques lignes ravageuses sur les réseaux sociaux sur le mode Donald Trump. Voici pourtant que grâce au Hezbollah redevient d’actualité cette forme suprême du genre épistolaire qu’est, dans la vie publique, la lettre ouverte : message généralement adressé aux puissants mais qui, comme son nom l’indique, est également accessible au grand public. L’exemple le plus célèbre en reste bien sûr l’historique J’accuse d’Émile Zola, publié en 1898 dans le cadre de l’affaire Dreyfus ; impérissable aussi est, dans le registre de la...