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La surprenante Anne B. Ragde

La surprenante Anne B. Ragde

Les fidèles lecteurs de la romancière norvégienne Anne B. Ragde ont eu le plaisir cet été de découvrir le nouvel opus de l’autrice de La Trilogie des Neshov, une célèbre saga en six volumes, qui lui a valu plusieurs prix littéraires. Ma mère et moi emporte le lecteur dans un récit pluriel qui revient sur la genèse de l’écriture dans la vie de la romancière et la place prépondérante de sa passion pour ses personnages, avec lesquels elle dialogue afin de tisser leur trajectoire.

À l’origine du roman, des lettres de voyage rédigées à deux voix par la mère et la fille, au cœur d’un périple savoureux à Oman. Avant d’arriver à ce séjour, qui semble constituer un répit dans la relation tortueuse entre les deux, les souvenirs de malentendus, d’épisodes rocambolesques de voyages aussi multiples que saugrenus s’enchaînent sous la plume nette, tranchante et humoristique de l’autrice. Outre les rebondissements, les confidences bouleversantes de sincérité et la peinture juste et nuancée de l’évolution de la société norvégienne, on retrouve le génie de la composition de Ragde et son art du récit, qui prend tour à tour des allures de journal intime, de récit de voyage, de récit d’aventure, de saga familiale… La pluralité des registres et des voix narratives, qui se jouent de la chronologie traditionnelle, crée un effet symphonique plaisant et très réussi. La traduction rend compte de la dimension percutante de la langue norvégienne, sans fioritures, qui sonne juste et qui n’empêche pas un regard subtil et unique sur la complexité des êtres et des liens.

Les souvenirs s’appellent les uns les autres, autour du personnage central de la mère, qui trime à l’usine mais vote à droite, marquée par un tropisme irrépressible de voyager vers des pays chauds. A contrario, dans ce « duel à fleurets mouchetés », sa fille développe une phobie du soleil et de l’eau, et ressent un puissant besoin d’ancrage.

En se révélant avec humour et transparence, Anne B. Ragde nous fournit des clés pour comprendre comment sont nés les Neshov, et comment on peut vivre avec « la force du désir d’écriture », des « phrases en lettres de feu » qui la réveillent la nuit, et cet unique « besoin d’achèvement », entre tristesse et joie, dont la consécration est la beauté du lien de ses lecteurs et lectrices. Car chacun d’eux se sent partie prenante dans ce récit adressé, qui incarne avec émotion ce qui se joue entre un auteur et son public.

Votre dernier roman semble construit autour d’une série de dichotomies : mère/fille, chaleur/froid, besoin de voyager/besoin d’ancrage, joie et terreur d’écrire… Dans quelle mesure votre texte est-il un espace de réconciliation ou de résolution de ces tensions ?

J’écris de manière intuitive, je n’analyse pas ma propre écriture. Je peux être aussi étonnée que n’importe quel lecteur, quand je réalise la profondeur de ce que j’ai écrit. Et souvent cela prend du temps, parfois en relisant mon texte un an plus tard, je me mets à VOIR ce que j’ai écrit. Je me fie entièrement à mon instinct.

Dans Ma mère et moi, le mélange des genres et les effets de polyphonie sont remarquables. Comment avez-vous abordé la forme et la composition ?

Je commence simplement à écrire, j’écris mon texte comme vous le lisez, sans écrire différents morceaux que je rassemble ensuite. Il sort dans un même et vaste élan. J’adore surprendre le lecteur, et me surprendre moi-même, donc quand je termine d’écrire pour la journée, je réfléchis à l’endroit où je vais reprendre le lendemain. Et je me dis : « Fais quelque chose d’inattendu, laisse quelque chose surgir. » Très souvent, je me réveille la nuit et JE SAIS où commencer.

Dans ce livre, votre réflexion sur l’acte même d’écrire est captivante, marquée par une certaine humilité dans vos confessions sur la difficulté, la nécessité et la douleur de l’écriture, qui laissent même des traces sur votre corps et votre vie quotidienne. Est-ce aussi une façon de montrer votre confiance envers votre lectorat fidèle, qui a le plaisir de retrouver des personnages familiers de vos précédents romans dans ce récit ?

J’ai une immense confiance en mes lecteurs, et ils ne m’ont jamais déçue. De plus, une communauté fidèle me suit au fil des ans, et je sais qu’ils reconnaîtront le personnage si je le/la laisse soudain apparaître !

Dans quelle mesure ce livre est-il une célébration de la littérature elle-même ?

Par exemple, l’évocation de jeunes lecteurs qui se sont identifiés au vieux fermier dans La Ferme des Neshov, Tor, est un magnifique souvenir pour moi. C’est un souvenir glorieux pour moi : ils ont pu s’identifier à lui sans rien avoir en commun avec son histoire et ce qu’il est, ni le sexe, ni l’âge, ni le métier. Cela m’a aussi fait comprendre qu’il ne faut pas craindre d’écrire de manière trop ancrée ou trop resserrée, ma ferme au centre de la Norvège fonctionne partout, en France, en Allemagne, en Russie et dans les 24 pays où je suis traduite. Mon éleveur de cochons résonne chez toutes sortes de lecteurs.

Au-delà de la lignée familiale matrilinéaire, vouliez-vous aussi explorer une lignée féminine plus large, dans les analyses de vos divorces, et à travers vos voyages dans la péninsule Arabique en particulier ?

Il est vrai que j’ai adoré les conversations avec le batelier omanais. Nous sommes sur deux planètes séparées, et c’est très bien. Et il était tellement intéressé, il semblait n’avoir jamais eu de conversations comme celles-là auparavant. Et avec une femme… haha !

« Le besoin de voyager » est l’un des éléments qui vous distinguent de votre mère : le véritable voyage, pour vous, réside-t-il finalement dans l’écriture elle-même ?

Absolument. Je peux rester assise immobile sur mon canapé, regardant droit devant pendant des heures, imaginant des histoires, des personnes, des odeurs, des sentiments, des chocs, des dévastations, un pur bonheur, etc. Je vis seule (Dieu merci) et je ne m’ennuie jamais. Je peux simplement fermer les yeux et être où je veux, avec qui je veux.

« Je veux devenir professeure de tissage quand je serai grande », révèle la jeune narratrice à la fin du récit. Cette métaphore exprime-t-elle aussi le désir de maintenir des liens avec chaque lecteur, et entre les mots eux-mêmes ?

Oui, peut-être. Le tissage est quelque chose de très concret, mais avec une grande valeur symbolique, j’ai trouvé que c’était beau de laisser le personnage avoir ce rêve. Cela résonne avec tout le reste de l’histoire.

C’est votre mère qui a le dernier mot : « Oui, c’est bien, Anne. Je ne suis jamais allée aussi loin moi-même. » Est-ce un moment de réconciliation, une phrase que vous auriez souhaité entendre, ou la vérité dite par le personnage littéraire qu’est devenue votre mère dans le roman ?

Ces mots correspondent à la vérité de mon personnage littéraire. En somme, il n’y a jamais eu de vraie réconciliation, nous avons toujours été éloignées, mais capables de fonctionner ensemble, de rester calmes, de ne pas nous disputer.

Ma mère et moi d’Anne B. Ragde , traduit du norvégien par Hélène Hervieu, Les Belles Lettres, 2025, 304 p.

Les fidèles lecteurs de la romancière norvégienne Anne B. Ragde ont eu le plaisir cet été de découvrir le nouvel opus de l’autrice de La Trilogie des Neshov, une célèbre saga en six volumes, qui lui a valu plusieurs prix littéraires. Ma mère et moi emporte le lecteur dans un récit pluriel qui revient sur la genèse de l’écriture dans la vie de la romancière et la place prépondérante de sa passion pour ses personnages, avec lesquels elle dialogue afin de tisser leur trajectoire.À l’origine du roman, des lettres de voyage rédigées à deux voix par la mère et la fille, au cœur d’un périple savoureux à Oman. Avant d’arriver à ce séjour, qui semble constituer un répit dans la relation tortueuse entre les deux, les souvenirs de malentendus, d’épisodes rocambolesques de voyages aussi multiples que saugrenus...
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