La Chambre d’Orwell de Jean-Pierre Perrin, Plon, 2025, 224 p.
Allez savoir pourquoi ce roman commence, sans plus y revenir, avec le récit de la mort de Joe Bejjani, ce jeune photographe amateur libanais assassiné à bout portant alors qu’il se préparait à conduire ses deux fillettes à l’école. La police s’était empressée de faire main basse sur l’ordinateur et les clés USB de la victime. Son épouse avait été obligée au silence, sous menace. Elle s’était réfugiée en France. L’affaire n’a toujours pas été élucidée. « Les tueurs et les enquêteurs avaient visiblement des intérêts communs », écrit Perrin. En vérité, Bejjani avait noté sur son compte X, le 18 août 2020, quelques mois avant sa mort en décembre de la même année, une citation attribuée à Orwell : « Plus une société s’éloigne de la vérité, plus elle en vient à détester ceux qui la disent ». Bejjani savait quelque chose sur la monstrueuse explosion qui avait dévasté une partie de Beyrouth le 4 août 2020. Il semble qu’il ait photographié les hangars du port où était stockée l’anormale quantité de nitrate d’ammonium qui en fut la cause. « Sans doute n’avait-il pas mesuré combien Big Brother était déjà entré dans sa vie », commente Perrin.
La tragique histoire de Bejjani est pour le journaliste, correspondant de guerre, grand reporter à Libération, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Afghanistan, doublé d’un écrivain profondément humain, une perche pour aborder un sujet qui le trouble : l’exil de George Orwell dans l’île écossaise de Jura. Ce lieu hostile est « à mille milles de toute terre habitée », aurait dit Saint-Exupéry, au bord du golfe de Corryvreckan où tourbillonne l’un des plus grands maelströms du monde, battu par des vents « à briser les bois des grands cerfs rouges », enveloppé dans un froid humide, affligé d’une terre dure, quasi impénétrable, inaccessible sinon au prix d’un parcours compliqué dont les derniers huit kilomètres doivent se franchir à pied ou à moto à travers les fondrières. Pourquoi Orwell, quasi mourant, souffrant d’une tuberculose qui a déjà desséché ses poumons, a-t-il choisi de s’installer dans ce lieu sans électricité, sans aucun confort basique, qui ne sert en rien sa santé, pour écrire son œuvre ultime, 1984 ?
Récemment veuf de son épouse Eileen O’Shaughnessy, elle-même écrivaine, poétesse et psychologue, il y avait entraîné sa sœur Avril et fait venir, un peu plus tard, avec sa gouvernante, son fils adoptif Richard, dit Ricky, encore bébé. La nature sauvage, la complexité des communications, l’éloignement de toute civilisation obligent l’écrivain à organiser l’autarcie de sa maisonnée. Il va pêcher au prix de longues marches dans les tourbières et même d’un naufrage dans le multiple et violent tourbillon de Corryvreckan, planter en dépit d’un terreau réfractaire et d’une invasion de lapins vandales, élever des poules, en compter les œufs avec une persévérance maniaque, chauffer avec ce qui lui tombe sous la main, fumer et s’enfumer malgré la maladie qui avance, ne consulter de médecin qu’en état de crise aiguë, ne quitter épisodiquement Jura que pour le sanatorium, se livrer en cobaye à un traitement antibiotique coûteux et dévastateur, mais provisoirement efficace, écrire couché mais écrire jusqu’au dernier souffle, rédiger entre les chapitres des articles de presse alimentaires, promettre à son éditeur des dates qu’il ne parvient pas à honorer malgré sa volonté – pour l’honneur – de livrer son manuscrit à temps.
Il aurait pu rester à Londres. Mais aurait-il pu, dans le confort de la ville, écrire l’œuvre visionnaire encore éditée à des millions d’exemplaires, annonçant dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale les dérives dystopiques du monde à venir ? Telle est la question que se pose Jean-Pierre Perrin qui enfile ses bottes de grand reporter, embarque son propre fils et se rend à Jura sur les traces d’Orwell. Comment cette immersion dans la nature la plus sauvage a-t-elle permis à l’auteur de 1984 d’imaginer une œuvre en totale contradiction avec le cadre de son écriture ? D’où sont apparus, au cœur de la lande écossaise, ces écrans réfléchissants, ces affiches géantes, ces voix qui vous poursuivent, ces yeux qui vous surveillent, vous tourmentent, vous dénoncent ; cette novlangue qui signifie le contraire de ce qu’elle énonce, ces ministères et leur jeu perturbant avec le réel : ministère de la Vérité chargé de la propagande et de la désinformation ; ministère de la Paix, responsable de la guerre, ministère de l’Amour qui torture et réprime, ministère de l’Abondance qui masque le manque de ressources…
Il faut aller au bout de ce roman documentaire criblé de poésie, suivre Perrin dans son enquête auprès des rares habitants, descendants de ceux qui ont connu Orwell, découvrir avec lui l’effacement du souvenir de l’écrivain et s’en étonner. Comprendre enfin que sur son lit d’hôpital, où rôde la mort, seule la vue d’une canne à pêche dans un coin de la chambre lui donne la force d’écrire d’un trait ferme et l’accroche à la vie. C’est Jura qui lui permet d’anticiper, dans les brumes et le froid et la vie sauvage loin du tumulte du monde, le futur de ce même monde livré à la prédation des pouvoirs : voici les États-Unis de Trump, voici la Syrie des Assad, voici l’Afghanistan. Et voici le Liban où meurent encore des Joe Bejjani sous le soleil le plus radieux que l’on puisse imaginer.