Une cérémonie prénuptiale à l’intérieur de la grotte de Jeita le 31 octobre 2025. Capture d’écran vidéo/Mégaphone
Face au tollé provoqué par la tenue d'une cérémonie prénuptiale le 31 octobre à l’intérieur de la grotte de Jeita, le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, a ordonné l’ouverture d’une enquête et des sanctions contre toute personne impliquée dans l’organisation de l’événement n’ayant pas reçu les autorisations requises. Le ministère du Tourisme a, de son côté, précisé mardi que la municipalité de la ville avait autorisé la célébration sans avoir transmis de demande écrite préalable au ministère.
Dans une vidéo qui a largement circulé ces derniers jours sur les réseaux sociaux, on peut voir les invités chanter, applaudir et danser alors que des musiciens jouent du violon, de la derbaké et du piano, à l’intérieur du site naturel qui avait failli, il y a 14 ans, faire son entrée dans la liste des Sept merveilles naturelles du monde. Normalement, les visiteurs ne sont pas autorisés à emporter leurs téléphones ou tout autre appareil photo dans la grotte, dans le cadre des mesures de préservation en vigueur.
« Inacceptable de porter atteinte aux trésors naturels du Liban »
« Suite à ce qui s'est passé dans la grotte de Jeita, j’insiste : il est totalement inacceptable de porter atteinte aux trésors naturels du Liban », a écrit le Premier ministre sur X, mardi après-midi. « Selon le communiqué du ministère du Tourisme, aucune autorisation écrite n’a été délivrée par le ministère et l’avis du Spéléo Club du Liban n’a pas non plus été sollicité. J’ai demandé aux autorités compétentes d’ouvrir une enquête afin que toute personne n’ayant pas respecté les règles et lois (...) soit tenue pour responsable. Chacun doit se conformer à la circulaire publiée en septembre dernier demandant à toutes les administrations, municipalités et organismes concernés d’appliquer la législation relative à l’utilisation des terrains et espaces maritimes publics, ainsi qu’aux sites patrimoniaux, touristiques et bâtiments officiels », a-t-il conclu.
Selon la chaîne LBCI, le ministre de l’Intérieur, Ahmad Hajjar, a adressé mardi un courrier au mohafez du Mont-Liban afin qu’il « clarifie ce qui s’est passé à l’intérieur de la grotte de Jeita ».
Le ministère du Tourisme a, de son côté, rappelé mardi que le ministère et la municipalité de Jeita avaient signé un « accord mutuel autorisant temporairement la municipalité à gérer, exploiter et entretenir l’ensemble du site de la grotte de Jeita, après plusieurs mois de fermeture forcée ». Après le décès de Nabil Haddad, PDG de MAPAS-Liban, en novembre 2024, la grotte avait été fermée jusqu’à la signature de cet accord en juillet 2025 entre la municipalité et le ministère. Le site était auparavant géré par MAPAS, une filiale d’un groupe allemand, depuis 1993.
Le ministère a ajouté que le maire de Jeita, Walid Baroud, avait contacté verbalement la ministre du Tourisme, Laura Khazen Lahoud, pour lui proposer l’idée d’organiser une célébration dans la grotte, sans fournir de détails précis sur la nature ou le contenu de l’événement. Selon ce même communiqué, la ministre avait confirmé que « toute activité de ce type nécessite une demande écrite émanant de la municipalité au ministère pour permettre l’examen formel du dossier ». Malgré cela, la municipalité a autorisé la tenue de la célébration sans transmettre cette demande écrite, ni partager de documents sur les retours financiers de l’événement ni fournir la preuve de consultation du Spéléo Club du Liban comme l’impose le contrat, poursuit le ministère. Il ajoute qu’un « avertissement officiel sera envoyé à la municipalité de Jeita listant les infractions constatées ».
Contacté par L’Orient Today, Walid Baroud n’a pas immédiatement donné suite. Il a toutefois expliqué au quotidien koweïtien al-Anba', mardi, que la cérémonie « a regroupé 120 personnes pour une durée de 30 minutes », ajoutant que tout s’était déroulé « sous la supervision d’experts municipaux et que l’ensemble du système sonore et d’éclairage respectait les normes requises et n’a causé aucun dommage à la grotte ». Il a ajouté que la municipalité, avec l’aval du ministère du Tourisme, « préparait l’organisation de deux soirées avec sœur Marana Saad à l’occasion de Noël, sous le patronage du patriarche maronite Béchara Raï, en présence de 250 personnes et d’une chorale de 30 membres. » Réagissant à cette affirmation, une source du ministère a précisé à L’Orient Today que « tout ce qui n’est pas signé par le ministère n’est pas approuvé ».
La plateforme de la grotte aurait pu s’effondrer
Le Spéléo Club, responsable des aspects techniques de la grotte, n’a pas été mis au courant de l’événement en amont, a indiqué à notre publication le président du club, Johnny Tawk, rappelant que l’association doit donner son aval avant la tenue d'un tel événement. « Il n’est pas permis d’organiser un événement privé dans un site classé patrimoine naturel. Il y avait beaucoup de monde et la musique était très forte », a-t-il déploré. Selon lui, la plateforme de la grotte aurait pu s’effondrer en raison de l'affluence.
Depuis la diffusion des vidéos de la cérémonie sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont exprimé leur colère. « Ce qui s’est passé à la grotte de Jeita n’était pas un mariage ! Ce qui s’est passé était une honte nationale. Un site classé parmi les merveilles naturelles du monde a été transformé en boîte de nuit le temps d’une soirée parce que les relations l’emportent sur la loi », a ainsi écrit sur X l'animateur de télé Neshan.
De son côté, le photographe Kamil el-Rayess a expliqué sur la plateforme avoir déjà tenté de tourner des images dans la grotte de Jeita, mais s’être vu refuser l’entrée « au motif que les flashs pouvaient endommager les formations rocheuses, pour être stupéfié aujourd’hui » par la tenue de la cérémonie.
Quant à la journaliste Dima Sadek, elle a ironisé : « Il est interdit d’utiliser le rocher de Raouché comme symbole politique, mais on peut utiliser la grotte de Jeita pour s’y marier », en référence aux projections lumineuses opérées par le Hezbollah sur la Grotte aux pigeons en septembre et qui ont poussé Nawaf Salam à les condamner et à ordonner l’arrestation des personnes impliquées.




Après la mort du concessionnaire, le ministère aurait pu gérer directement la grotte, de manière réduite et temporaire, en attendant de faire un appel à concurrence. La ministre a préféré la solution de facilité en se débarrassant du problème et en faisant plaisir à la municipalité. Elle a ignoré superbement le comité consultatif que son prédécesseur avait nommé. Voilà où mène la ruine de l'état et la décentralisation qui aboutit à confier des trésors nationaux à des autorités locales qui ne sont pas équipées ni culturellement ni techniquement pour gérer les choses publiques
08 h 48, le 07 novembre 2025