Le président de la République, Joseph Aoun, accueille le chef des renseignements égyptiens, Hassan Rachad, à Baabda, le 28 octobre 2025. Photo fournie par la présidence de la République
L’Égypte, qui a joué un rôle essentiel dans l’accord de cessez-le-feu à Gaza, pourra-t-elle mener une nouvelle prouesse diplomatique au Liban ? La question se pose en pleine visite à Beyrouth du chef des services de renseignements égyptiens, Hassan Rachad. Celui-ci s’est entretenu mardi avec le président de la République, Joseph Aoun, et plusieurs responsables libanais, après s’être rendu la semaine précédente en Israël, où il a rencontré le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Clairement, l’Égypte souhaite redevenir un acteur-clé dans une région en pleine recomposition.
La démarche égyptienne s’inscrit dans la continuité des résultats du sommet de Charm el-Cheikh que Le Caire souhaite reproduire au Liban. L’Égypte adopte une approche fondée sur un principe de consensus, non de confrontation. Sa lecture de la situation régionale est claire : les circonstances dans la région ont changé et la question de l’arsenal du Hezbollah est désormais sur la table, mais elle doit être abordée loin de la logique de la force. D’autant plus que le cadre régional et international est susceptible d’aboutir à des résultats concrets, comme ce fut le cas à Gaza. Surtout que la visite de Hassan Rachad intervient dans un climat de menaces et de fuites attribuées à des responsables israéliens ou à des diplomates, évoquant la possibilité d’une offensive israélienne de grande ampleur contre le Hezbollah mais aussi, cette fois-ci, contre tout le Liban.
La proposition égyptienne
Pour éviter ce scénario, l’Égypte propose une solution proche du modèle de Gaza, différente de celle de l’émissaire américain Tom Barrack : elle prévoirait un retrait israélien du Liban, point par point, en parallèle d’un calendrier progressif pour le monopole des armes. Cette initiative découle de la volonté égyptienne de préserver la stabilité régionale et l’équilibre des forces, afin d’éviter des affrontements qui mettraient en péril la sécurité globale. Le schéma proposé est le suivant : pas d’expulsion ni de guerre prolongée, mais une issue politique, fondée sur un retrait israélien et la fin des frappes ainsi que le désarmement du Hezbollah. Cela rejoint les positions de nombreuses puissances internationales qui appellent la formation pro-iranienne à devenir un parti purement politique, en abandonnant son bras armé – démarche que plusieurs pays tentent également d’appliquer au Hamas, qui maintient pour l’heure son choix de la « résistance » tant qu’un État palestinien n’est pas créé. Face aux appels à son désarmement, le Hezbollah affirme être disposé à discuter d’une « stratégie de défense nationale » intégrant ses forces dans l’armée et les institutions officielles.
L’idée centrale de l’approche du Caire s’appuie sur le précédent du Hamas : autrefois considéré comme une organisation terroriste et visé par une guerre internationale destinée à le neutraliser, le mouvement a fini par renouer le dialogue avec des représentants du président américain Donald Trump, et participe désormais aux discussions sur « le jour d’après » à Gaza, à travers un comité civil en cours de formation. Le même type de raisonnement pourrait aujourd’hui être appliqué au Hezbollah. Il n’est d’ailleurs un secret pour personne que les canaux de communication entre l’Égypte et le parti chiite sont ouverts. L’approche du Caire, clairement coordonnée avec Washington, met l’accent sur la nécessité d’aboutir à une entente à la fois libano-libanaise, libano-arabe et libano-américaine sur la manière de traiter la question des armes et d’éviter l’escalade. L’Égypte se dit prête à jouer un rôle à cet égard, notamment à travers des négociations directes avec le Hezbollah pour le convaincre d’avancer vers un compromis politique, partant du principe que toutes les circonstances régionales ont changé et que le Liban comme le parti doivent s’y adapter. Lors de son entretien avec le président Aoun, M. Rachad a fait part de la volonté de son pays d’aider à maintenir la stabilité au Liban-Sud. M. Aoun a pour sa part « salué tout effort égyptien qui permettrait de mettre un terme aux hostilités israéliennes ». De son côté, le Premier ministre Nawaf Salam a salué « le rôle historique de l’Égypte », soulignant que « la sécurité et la stabilité dans le Sud constituent une priorité nationale, dans laquelle les efforts libanais s’articulent avec le soutien arabe et international ».
L’approche égyptienne pourrait en effet convenir à plusieurs forces politiques libanaises, notamment au pouvoir en place, soumis à d’intenses pressions internes et externes pour accélérer le processus de désarmement, même au risque de confrontation avec le Hezbollah. L’Égypte, membre du Quintette chargé du dossier libanais, agit d’ailleurs depuis cette position et grâce à sa capacité à dialoguer avec l’ensemble des acteurs libanais et régionaux. Mais son initiative s’inscrit aussi dans un cadre plus large, celui de la redéfinition des zones d’influence et du jeu des puissances au Moyen-Orient. Cela rassure le Liban officiel et s’inscrit dans la continuité de la visite de Joseph Aoun en Égypte, dans le cadre d’une tournée régionale qui l’a conduit également en Irak, en Jordanie et à Chypre... mais pas encore en Syrie. D’ailleurs, alors que le président syrien Ahmad el-Chareh participait au Forum de l’investissement en Arabie saoudite, le Liban et l’Égypte étaient absents.
De nouveaux axes au Proche-Orient ?
Dans ce tableau encore en formation, on assiste donc au retour de l’Égypte en tant qu’acteur politique majeur, fort de son rôle central dans les secteurs du gaz et du commerce. Cela rappelle la période du « Forum du gaz de la Méditerranée orientale », lorsque Le Caire, Nicosie, Athènes, Amman et Tel-Aviv s’étaient alliés pour promouvoir un gazoduc vers l’Europe – projet concurrencé par la Turquie, qui défendait une route passant par la Bulgarie. Le Liban, de son côté, espère profiter prochainement de l’exploration gazière en Méditerranée : il vient d’approuver un accord de délimitation maritime avec Chypre, sans attendre un accord avec la Turquie ni même avec la Syrie. Alors que l’Égypte s’impose donc comme un acteur-clé à Gaza, la Turquie peine à se créer une place, Israël refusant catégoriquement tout rôle turc. La rivalité turco-israélienne se poursuit également en Syrie, mais la Turquie y coordonne désormais son action avec l’Arabie saoudite, dans le cadre du projet de la ligne du Hijaz, une route commerciale reliant le Golfe à l’Europe via la Syrie – alternative potentielle au couloir de la mer Rouge, et donc concurrente du canal de Suez... et de l’Égypte.
Au milieu de ces dynamiques entremêlées, le Liban attend la moindre opportunité internationale pour sauver sa peau. Mais, en définitive, c’est bien Washington qui décidera quel acteur régional aura la légitimité d’assumer un rôle de premier plan, malgré la compétition intense entre les différentes puissances pour obtenir ce feu vert américain.




La souveraineté : - monopole des armes par l’état, seul responsable au nom du peuple libanais de d’être en guerre ou de signer une paix. - non à toutes les modalités d’une zone tampon qui n’est pas totalement sous la souveraineté de l’état libanais. Négocier ces 2 conditions supposent le monopole des armes par l’état. Commençons par cela…
16 h 09, le 31 octobre 2025