Bibisitting. Ce jeu de mots n’était à l’origine qu’une astuce de publicité électorale censée vanter un Benjamin Netanyahu veillant nuit et jour à la sécurité des petits Israéliens. Or un peu comme dans le célèbre gag de l’arroseur arrosé, et comme le note ironiquement la grande presse américaine, c’est le Premier ministre d’Israël lui-même qui, ces derniers jours, s’est vu étroitement encadré, surveillé, chapitré, bibisitté, par tout un quarteron de raides nounous yankees débarquant l’une après l’autre de Washington.
À tour de rôle après le duo Witkoff-Kushner, le vice-président JD Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio se sont ainsi ingéniés à signifier à l’Israélien l’interdiction absolue de compromettre, par ses bombardements et autres violences, cette historique réalisation du président Donald Trump que fut le cessez-le-feu à Gaza. Également mis à l’index sont les projets d’annexion de la Cisjordanie avalisés en lecture préliminaire par la Knesset. C’était très, très stupide, a commenté Vance qui a vu dans ce vote, coïncidant avec sa propre visite, une claire insulte. C’est néanmoins le Big Boss en personne qui entreprenait de liquider la question, dans une interview au magazine Time enregistrée avant même le lancement de ce spectaculaire défilé diplomatique.
Le mois dernier déjà, Donald Trump se prononçait contre toute annexion des territoires palestiniens conquis en 1967. Mais c’est bien la première fois qu’il menace explicitement de lâcher Israël si ce dernier venait à franchir le pas. C’est aussi la première fois que sont publiquement définies les motivations profondes du président des États-Unis. À tout seigneur tout honneur, il y va tout d’abord de sa parole, donnée aux pays arabo-musulmans, pour les amener à souscrire à son plan en vingt points pour Gaza. Il y va ensuite de son ambition de rallier l’Arabie saoudite aux accords d’Abraham, prélude à une vaste alliance régionale regroupant, face à l’Iran, les ennemis d’hier.
Dans ces grandioses, stratosphériques desseins, on chercherait en vain cependant quelque mention des lois internationales, de la criante illégalité de toute conquête militaire, de toute occupation et absorption. On y trouverait encore moins la moindre allusion à ce qui est pourtant le cœur du problème, à savoir le droit du peuple palestinien à l’émancipation, à l’autodétermination, à une structure étatique. Persister à occulter ce facteur primordial, n’est-ce pas laisser s’accumuler jusqu’au point de non-retour, jusqu’à rendre absolument irréversible, le fait accompli de la colonisation juive de ces territoires ?
Tout ce remue-ménage américain ne peut, par ailleurs, qu’interpeller les Libanais. Quoi, le bataillon de choc US au plus haut échelon mobilisé d’urgence pour assagir Netanyahu à Gaza et les semi-amateurs Barrack et Ortagus à Beyrouth, rien que pour nous prédire régulièrement les plus terribles catastrophes ? À quoi donc passe son temps le mécanisme international chargé de surveiller le cessez-le-feu dont le nouveau chef américain vient tout juste de prendre ses fonctions, et qui donne l’impression d’être en constante panne mécanique ? Et pourquoi deux poids deux mesures, pourquoi jamais de remontrances – ou pour le moins d’appels à la retenue – à l’adresse d’Israël dont les agressions quotidiennes relèvent désormais de la routine ?
D’aucuns invoqueront le fait qu’à la différence du Liban, la bande de Gaza, en dépit de son calvaire, est devenue la pierre angulaire de ce Moyen-Orient nouveau devenu l’obsession de Trump. Par l’énormité des pertes humaines et des destructions endurées, par l’intense médiatisation et le retentissement mondial que lui ont valus ces deux années d’enfer, elle s’est gagné ce pathétique privilège. Différents, toujours selon cette optique apparemment assez courante à Washington, sont les enjeux dans notre pays où s’entremêlent conflit libano-israélien et clivage libano-libanais sur fond de prolongements iraniens. Le caractère hautement explosif d’un tel cocktail crève les yeux, les frappes israéliennes ne faisant que stimuler le refus du Hezbollah de céder son armement. Or c’est avec la plus grande placidité que les puissances voient se dérouler sur notre sol une guerre d’usure à sens unique qu’autorisent, faut-il croire, les clauses souterraines d’un cessez-le-feu agréé en pleine connaissance de cause…
Pour insensé que soit ce paradoxe, même la plus naïve des nounous, nannies, baby-sitters et autres gardiennes d’enfants pourrait sans doute y voir clair.
Issa GORAIEB

