Née en 1980 à Magura, au Bangladesh, Joygun Khatun travaille au Liban en tant qu'employée domestique depuis quinze ans. Photo Dea Liane
La première fois que je vis Jaykun, elle était de dos, juchée sur un petit tabouret face au plan de travail. C’était il y a plus de dix ans. Je ne savais comment l’aborder. Je lançai un timide marhaba Jaykun. Elle se retourna vers moi, sa longue queue de cheval fouettant l’air, et me jaugea d’un regard impénétrable, malicieux. Tout à coup, elle concéda un sourire. Ne sachant plus quoi dire, je lui demandai maladroitement où je pouvais trouver les verres. Son sourire s’effaça. Elle pointa vaguement du menton un placard, puis sortit de la cuisine d’un air fier, théâtral, presque outré. Je me retrouvai plantée au beau milieu de la pièce, à me demander si je n’avais pas commis un terrible impair.
Le ton était donné. Joygun Khatun – son prénom se prononce Jaykun – est une femme joyeuse, drôle, indocile. Elle travaille comme domestique au Liban depuis quinze ans. Du haut de son mètre 30, la répartie cinglante, elle en impose à tout le monde. Quand je lui ai proposé d’écrire son portrait, elle s’est immédiatement montrée enthousiaste.
Bangladesh-Arabie saoudite-Liban
Née en 1980, à Magura, au Bangladesh, elle a très tôt appris à se débrouiller seule. Son père décède quelques mois après sa naissance d’une crise cardiaque, et elle grandit au milieu d’une fratrie de quatre enfants, élevés par une mère qui doit souvent demander de l’argent aux voisins pour pouvoir s’en sortir. Dès l’âge de neuf ans, Jaykun commence à travailler. Elle fait le ménage au sein des familles du quartier, s’occupe de leurs vaches. Elle se marie à quinze ans à un jeune homme sourd-muet. Ils n’auront qu’une fille, dont elle accouche à l’âge de dix-sept ans.
Quelques années plus tard, lassée des conflits qui l’opposent à son mari – elle lui reproche de ne pas assez subvenir à leurs besoins – elle décide d’émigrer comme travailleuse domestique en Arabie saoudite. Elle laisse sa fille auprès de sa sœur. Là-bas, elle encaisse de plein fouet la rudesse du travail domestique : elle doit s’occuper de dix enfants. Au bout de quatre années harassantes, elle apprend que sa fille est malade et retourne en catastrophe au Bangladesh. Elle la retrouve avec un bras cassé, et l’emmène à l’hôpital. Elle reste auprès d’elle plusieurs mois avant de s’envoler à nouveau… vers le Liban.
Quand Jaykun évoque la maladie de sa fille, son visage se contracte. Elle plisse les yeux, grimace de douleur et s’essuie brusquement le visage. Ses larmes glissent au milieu de son flot de paroles dont j’essaie de retenir des bribes. Elle perd tout à coup son air enfantin, ses rides se creusent ; son regard paraît embué, épuisé. Au coin de sa narine, son grain de beauté, large et sombre, tressaille. Benti majnouneh. Ma fille est folle, souffle-t-elle, se frappant la tête de la main. Elle me décrit ses symptômes d’une voix hachée. Je finis par comprendre que sa fille souffre de bipolarité, qu’elle a traversé de nombreuses crises psychotiques. Elle vient d’avoir un enfant, dont le père est en prison. Jaykun me confie qu’elle est rongée par l’inquiétude, malgré sa joie d’être devenue grand-mère à 45 ans. Puis elle s’ébroue et chasse sa tristesse, emportée par un rire ému, inattendu. Elle me demande soudain si je comprends tout ce qu’elle dit. Il est vrai que j’ai du mal à m’y retrouver dans son arabe sautillant mi-libanais, mi-inventé. Je la rassure, et l’invite à continuer.
Au Liban, Jaykun a débuté comme travailleuse domestique à Deir-el-Qamar, dans le Chouf, au sein d’une famille avec trois enfants en bas âge. Elle s’exclame : trois enfants ! Sans ascenseur ! Je suis trop petite pour ça. Au bout de trois mois, retour à la case départ ; elle se retrouve au bureau de recrutement. C’est là que ma tante M. viendra la choisir. Elle passe ainsi quelques années dans la vieille maison en pierre, courant d’une pièce à l’autre, infatigable, grimpant avec détermination les hautes marches qui relient toutes les pièces entre elles. Mais elle est talonnée de près par Wahidé. Cette dernière – domestique syrienne arrivée chez ma tante à l’âge de 13 ans – est la plus ancienne, la plus expérimentée ; la plus aimée. Une véritable seconde mère pour mes cousins. Gare à qui osera câliner Wahidé ; Jaykun la fusillera d’un regard jaloux. De son côté, Wahidé approche la soixantaine, elle a le corps brisé par des décennies de labeur. Elle se sent menacée, remplacée, et déverse sur Jaykun ses ordres et ses critiques. Et ça non plus, Jaykun ne peut le supporter. Le calme ancestral de la maison est régulièrement percé de disputes. Finalement, la situation s’avère intenable ; Jaykun part vivre chez la fille aînée de ma tante, ma cousine S., à l’est de Beyrouth, à Sin el-Fil. C’est là qu’elle restera.
Un potager suspendu face au ciel pollué gris-rose de Beyrouth
Jaykun se lève tous les jours vers sept heures, après avoir prié à l’aube. Tout au long de la journée, elle arpente lestement la cuisine, déplace son petit tabouret d’un placard à un autre, et se hisse sur la pointe des pieds pour attraper les ustensiles, pour faire la vaisselle. Elle aime préparer le café, touiller doucement avec la longue cuillère, attendre que la mousse se forme sur le dessus de la cafetière. Tandis que ma cousine S. élabore des menus dignes d’un restaurant gastronomique, Jaykun papillonne autour, parfois en riant, parfois en râlant. Elle n’aime pas recevoir des ordres. Mais elle travaille avec générosité. Ça, elle me le répète plusieurs fois. Kitir kitir shoughoul bass ana mabsouta, ana awiyyeh. Beaucoup beaucoup de travail mais je suis contente. Je suis forte.
À treize heures trente, elle prie. Puis dès qu’elle a un moment de libre, elle ouvre YouTube et regarde des vidéos dont le son résonne dans l’appartement. Les nouvelles du Bangladesh, mais aussi des tutoriels de médecine à base de plantes. Car la passion de Jaykun, c’est le jardin, la terre. Sur la terrasse, face au ciel pollué gris-rose de Beyrouth, elle cultive son potager suspendu. Des poivrons, des aubergines, de la menthe. Le dimanche, elle sort très peu – sortir pour aller où ? me rétorque-t-elle. Elle ne connaît aucune autre Bangladaise, n’a noué aucune amitié. Mais ça va ! me lance-t-elle avec humour, coupant court à tout apitoiement.
Quand je lui demande ce qui lui manque de son pays elle me dit : ma sœur, ma fille, tout. Quand je la questionne sur ce qu’elle n’aime pas au Liban, elle éclate d’un rire guttural. Elle esquive. Elle aime le Liban ! Kitir, kitir. Ma cousine me dira plus tard : elle n’aime pas la guerre. L’année dernière, elle a eu très peur de l’invasion israélienne et des attaques violentes qui ont visé le sud du pays tout au long de l’automne. Jaykun est anxieuse, malgré son apparente légèreté. Et ses angoisses n’arrangent rien à sa santé plus que fragile ; depuis son arrivée au Liban, elle a été hospitalisée près d’une dizaine de fois. Chutes, douleurs d’origine inconnue, ganglions à la gorge, diverticulite, péricardite, et pour finir une crise de la vésicule biliaire en 2018.
À 15 heures, à 16 heures, à 19 heures, c’est la prière à nouveau, de plus en plus fort sur son téléphone, dans le grand salon. Le mari de ma cousine passe parfois à côté, les mains plaquées sur les oreilles. Il va se réfugier dans la cuisine pour boire sa Almaza fraîche avec des pistaches grillées. Jaykun est une musulmane très pieuse, même si parfois elle partage une bière avec la fille de ma cousine. Elle s’est même laissé tenter par un whisky le jour de son mariage. Quand l’ivresse la gagne, elle distribue des câlins musclés à tout le monde. Elle se lance sans hésiter sur la piste de danse ; pas question de rester assise sur une chaise à regarder les autres s’amuser.
Yalla habibti ana hammam halla ! Jaykun coupe court à notre entretien. Elle doit aller se doucher. Elle a plein de choses à faire. Elle m’envoie des bisous frénétiques et tourne les talons avant même que j’aie eu le temps de répondre. Il reste encore à donner un coup de chiffon pour la poussière, étendre le linge dans la buanderie. Refaire un café. La voilà qui se déhanche à petits pas vers la cuisine. Ce soir, quand toute la vaisselle sera nettoyée, séchée, rangée dans les hauts placards, elle ira voir ma cousine S., et lui adressera le bonui rituel avant d’aller se coucher.
Dea Liane est écrivaine et actrice. Dernier ouvrage paru : Georgette (éditions de l’Olivier 2023)


