Photographie du camp d’Ansar en 1983.
« Comme si on l’avait écrit hier »
« Ça me rappelle notre journal au camp d’Ansar », mon père, Mohammad, dispersa ces mots comme des hirondelles, au détour de la place Monastiraki, à Athènes, devant une rangée de journaux grecs titrant « Ritsos – la liberté ou rien. La poésie par le peuple, pour le peuple ». Ces journaux avaient été remis en avant à l’été 2023 pour célébrer le cinquantenaire de la chute de la dictature militaire grecque. Pourtant, dans son regard, ils semblaient remuer quelque chose de profondément actuel. Il s’approcha, les scruta de près et confirma « oui… Nidaa Ansar, akhhh. C’est comme si on l’avait écrit hier ». Puis il se tut. Il se tut malgré mes questions répétées, comme si chacune s’en allait flirter avec les barbelés du camp dans lequel il avait été interné.
Ce dernier mois, Mohammad parla enfin. Il parla, mes questions n’avaient pourtant pas changé. Le contexte, lui, avait bien changé. Étaient-ce les récentes révélations sur les conditions de détention des Palestiniens dans les prisons israéliennes ? Était-ce le cinquantième « anniversaire » de la guerre civile libanaise ? Ou alors était-ce un besoin de témoigner à l’approche de ses soixante ans ? Je ne sais pas exactement ce qui déverrouilla ses lèvres, mais il parla et, en parlant – comme souvent dans la génération ayant survécu à la guerre civile –, il révéla des archives inédites de l’histoire contemporaine libanaise.
« On était vingt-cinq dans une tente de 3x4 mètres »
Le 14 juillet 1982, un mois après le début de l’invasion du Sud-Liban par l’armée israélienne, celle-ci dresse sur une superficie de 4 km² des milliers de tentes et en fait le camp de prisonniers d’Ansar dans la ville éponyme, à 14 km de Nabatiyé. L’idée initiale est d’en faire un lieu de détention provisoire pour y enfermer les Palestiniens se rebellant contre l’autorité israélienne. Pourtant, de nombreux Libanais, issus de divers mouvements de résistance – Parti communiste libanais, sympathisants du Baas irakien, Parti social nationaliste syrien et d’autres Libanais non affiliés, proches des mouvements de résistance palestiniens (Fateh, OLP, Front de libération de la Palestine, Front démocratique pour la libération de la Palestine, Front de libération arabe) –, y sont également placés. Les prisonniers sont majoritairement originaires du Sud-Liban, musulmans chiites et communistes, et de tous les âges confondus, le plus jeune ayant quatorze ans et l’aîné près de soixante-dix ans.
Comme de nombreux adolescents, Mohammad est capturé en juin 1982 quand il prend les armes pour contrecarrer l’invasion israélienne dans son village Jarjouh dans le cadre de la résistance organisée par le Parti communiste libanais. Au départ interné dans le camp de Afoula au nord d’Israël, il est placé un mois plus tard à Ansar, dans une tente de trois sur quatre mètres dans le secteur numéro 13. Ses vingt-quatre codétenus deviennent ses colocataires, sa tente sa nouvelle chambre. Au total, ce sont dix-mille prisonniers qui se trouvent en détention à Ansar, cinq cents par secteur sur un total de vingt secteurs, séparés l’un par l’autre par des barbelés de quatre mètres de hauteur et constamment déplacés d’un secteur à l’autre afin d’éviter tout rassemblement pouvant conduire à une rébellion. Mohammad, par exemple, passe onze mois dans le secteur 13, puis deux mois dans le secteur 20, avant d’être placé dans le secteur 5.
Une réelle prison, mais sans cellules et sans droits. Dans son livre écrit en arabe Les épis de l’âge : entre le village et le camp de détention (éditions Bilal, 2018), Mohammad revient sur quelques épisodes emblématiques. Les trois premiers mois notamment, il évoque de rudes conditions d’enfermement à Ansar : rationnement des repas, distribution inégale d’aliments – les gardiens donnaient 23 ou 24 œufs durs à 25 prisonniers afin de créer volontairement des différends – mais aussi des épisodes d’humiliation, obligeant les prisonniers à marcher nus ou à déféquer à la vue de tous. « Notre seul miroir, c’était l’eau salie par la merde. Le seul reflet de nous-mêmes. C’était pire que la torture. » Car des épisodes de torture, il y en a aussi eu, comme le fait de les priver d’eau toute une journée même quand la température franchissait 35 °C. Néanmoins, dans son témoignage, aucune trace de Nidaa Ansar. Comme si cela n’avait été qu’un acte minime, face à la douleur qui leur avait été infligée au quotidien. « Je n’étais plus Mohammad, j’étais devenu le numéro 56 620. »
Il faut attendre septembre 1982 avant que les conditions de détention ne s’améliorent enfin. Le Comité international de la Croix-Rouge fait son entrée, chargé de faire appliquer la troisième convention de Genève sur les droits des prisonniers. C’est ainsi que trois mois après leur arrestation, les détenus d’Ansar retrouvent enfin un nom, un prénom, un lieu d’origine, une date d’enfermement et se voient attribuer un numéro de matricule. Une légère réorganisation du camp est actée, les prisonniers de moins de seize ans sont relâchés et ceux qui restent ont désormais accès à des jeux (échecs, tawleh…), des livres, des instruments de musique, ainsi que des dictionnaires pour aider à l’apprentissage des langues étrangères. Des feuilles et des stylos sont également mis à leur disposition, ouvrant enfin la voie aux échanges épistolaires.
Franchir les barbelés et venir (re)naître ici
Ils s’appellent Ali Faour, instituteur d’une trentaine d’années, Omran et Farajallah Fouani, deux frères, respectivement médecin, vingt-cinq ans, et dessinateur, seize ans ; Ammar Kanso, étudiant, vingt-deux ans ; Dib al-Jassim, instituteur, trente ans, et mon père, Mohammad Farhat, adolescent « originaire de Jarjouh » comme il aime se définir, seize ans. Cent cinquante mètres, à la ronde, les séparent. Cent cinquante mètres jonchés de gardiens et de barbelés de quatre mètres de hauteur. En dépit de tout, ils trouvent le moyen de se frayer un chemin d’un secteur à un autre, en piétinant les rangées inférieures pour se réunir dans la tente de Ali Faour située dans le secteur n° 20.
Sous l’impulsion de l’instituteur, l’espoir renaît au sein du groupe des six camarades, qu’il approche à la fois pour leur discrétion, leur écriture remarquée et leurs valeurs communistes sincères, étant tous membres actifs du Parti communiste libanais. À l’époque, le parti a son propre journal, le quotidien al-Nidaa, fondé en 1959 et tiré à plus de vingt mille exemplaires. Alors, pour faire résonance avec celui-ci, et dans le secret le plus total, les camarades récupèrent des feuilles quadrillées, des stylos bic quatre couleurs, dressent un drap blanc en guise de rideau et fondent Nidaa Ansar, « L’Appel d’Ansar ». Deux numéros de ce journal paraissent, l’un en juillet 1983, composé de onze pages, et le deuxième daté d’août 1983, comptant neuf pages. À ma question « comment cela se fait-il qu’il n’y en ait plus eu d’autres ? » Mohammad répond « c’est parce qu’il y a eu la grande évasion ».
Fin août 1983, soixante détenus creusent un tunnel dans le secteur 8 et s’échappent d’Ansar. Ce soir-là, les détenus communistes du secteur 5 allument un feu et commencent à danser la dabké pour déplacer l’attention des gardiens. L’armée israélienne s’en rend compte seulement des instants plus tard, réplique par les armes et, dès le lendemain, déplace les détenus dans le camp de détention de Wadi Jhannam – « La Vallée de l’Enfer », à deux kilomètres de là afin de fracturer cet élan de révolte. Pendant deux mois, le camp d’Ansar est bétonné et réorganisé de manière à endiguer toute nouvelle tentative d’évasion.
Dans tous ces déplacements et épreuves endurées, les exemplaires de Nidaa Ansar sont heureusement sauvés. Les camarades les avaient placés au fond de leurs sacs en tissu fabriqués à partir de serviettes usagées et reliées par des bâtons de bois. Il faut croire qu’ils y veillaient comme ils veillaient sur leur propre vie, comme s’il s’agissait là de leur seul et unique soleil.

« Mon pays préféré est la Terre entière »
Une hirondelle, des chaînes brisées et un épi de blé. Au centre, un cercle au fond rouge, un soleil au cœur battant. La une du premier numéro tient sur une page quadrillée d’un cahier. Tracée au stylo bic en quatre couleurs, elle est titrée « Nidaa Ansar. Juillet 1983. Journal mensuel politique – premier numéro ». En une poignée de mots et de symboles, voici comment Ali, Farajallah, Omran, Ammar, Dib et Mohammad se représentent un monde sans frontières et évidemment communiste qui, après avoir réussi à briser les chaînes impérialistes dressées par l’État israélien allié aux États-Unis et au bloc de l’Ouest, deviendrait plus humain et plus juste. Un monde avant tout sans passeport et sans oppression, qui entrerait volontiers en résonance avec ce vers du poète turco-polonais Nazim Hikmet, lui aussi résistant communiste emprisonné quelques années auparavant : « Mon pays préféré est la Terre entière ». Cette porte de sortie, cet appel, c’est Nidaa Ansar. La page suivante du cahier est celle où le groupe des six énumère les raisons derrière la fondation de Nidaa Ansar, une forme de manifeste où, sur quelques centimètres carrés seulement, se déploient des mots aux grandes ailes et dont la trajectoire de vol est tracée par cette nécessité de se révolter.
Voici comment débute le manifeste : « C’est au cœur de l’injustice et de l’oppression que naît le mouvement vers le changement. C’est dans les entrailles de la souffrance et de la douleur que le peuple puise ses forces (…) de tout cela jaillit la révolution, transformant ainsi cette réalité amère pour offrir des réponses décisives et des solutions radicales à toutes les tragédies causées par l’impérialisme. » Un peu plus bas, Nidaa Ansar affirme sa volonté de devenir le porte-parole des détenus, de ceux qui ont trop souffert pour parler : « Les prisons d’Ansar ont connu des souffrances et ont forgé une expérience nouvelle et commune pour le combattant palestinien, libanais et arabe en général (…) face à cette réalité, il nous a semblé indispensable qu’une voix fidèle émerge pour la porter. Ainsi est né le journal Nidaa Ansar. » Un cri de résistance, issu de l’endroit le plus meurtri du cœur.
S’il est écrit dans le plus grand secret et signé en pseudonymes, le journal ne cesse pourtant de voyager de tente en tente et de main en main. Au fil des pages, les lecteurs découvrent des brèves « La journée du martyr communiste » (n° 1, page 8), des analyses « que voudrait dire un retrait partiel des troupes israéliennes ? » (n° 2, page 1), des éditos « à nous la parole » (n° 1, page 7), « qui es-tu ? » (n° 2, page 4) ou encore des lettres d’amour adressées au Liban comme « la fille de la patrie » (n° 2, page 5). Maintenir le souffle d’espoir et de lutte, mais aussi analyser, informer et archiver la lutte : Nidaa Ansar, c’est tout cela à la fois, des mots qu’on cherche à menotter mais qui résistent encore.
Des vers contre les barbelés
Derrière la résistance, l’espoir. Derrière l’espoir, la poésie. La place accordée à l’expression poétique dans Nidaa Ansar – deux pages dans le premier numéro, quatre pages dans le second – en dit long sur l’importance qui lui est faite dans l’imaginaire de la résistance en détention. C’est comme si la fabrique de l’espoir résidait là. Comme si, par les mots, il était possible de démanteler les barreaux et d’en faire des bouyout, des vers et des domiciles pour y abriter le rêve. Car il y a quelque chose de résolument darwichien dans les poèmes écrits dans Nidaa Ansar, dans la manière de dire la terre arrachée, la maison blessée et la nostalgie du village quitté, comme si l’on venait de quitter la personne aimée.

Alors, faut-il s’étonner de lire sur la neuvième page du premier numéro ce poème écrit par Mohammad :
« Je voyais les ombres de tes yeux dans les champs éloignés/ les rêves de mon enfance dissous dans la clarté de la lune/ j’ai aimé la nuit et sa forteresse en toi et j’ai aimé l’obscurité/ j’ai aimé la rivière, les murmures et les bruissements de l’enfant sur son lit/ le Sud n’a pas encore perdu tant que mon amante est encore en vie »
Ou celui-ci :
« J’écris pour les oliviers
leurs feuilles et les champs de blé
j’écris pour le Sud triste
j’écris pour les détenus dans le camp
et leur l’héroïsme »
Avec ses mots, il plante des arbres, de sorte que chaque feuille clandestine devienne en elle-même un champ d’oliviers, là où le sien était passé sous occupation israélienne dès les premiers jours de l’invasion en juin 1982. À dix-sept ans, la sensibilité du jeune poète n’a d’égale que sa détermination à hausser la résistance au niveau du soleil. Et s’il y a une forme d’héroïsme dans ces poèmes, peut-être qu’au fond, l’adolescent de Jarjouh a cette simple volonté de s’allonger près de Nabaa al-Tassé et de prendre la rivière dans ses bras.
« Arrachez mes cahiers
avec ma peau je fabriquerai des feuilles
du terreau de ce sol j’érigerai mon poème
arrachez mes stylos
avec ma sueur j’écrirai
sur le dos du soleil
tentez de réprimer mon cri
vous ne pourrez cacher Ansar
de l’aube qui s’éveille »
Du terreau de ce sol j’érigerai mon poème
Blessés mais encrés, les écrits demeurent. Aujourd’hui, il ne reste que très peu de copies de Nidaa Ansar, loin des sept copies initiales. Les exemplaires ont été perdus, parfois avec leur contributeur – Dib al-Jassim et Farajallah Fouani ont perdu la vie en 1986. Mohammad Farhat a perdu les siens lors de ses études à Prague en 1985. Apprenant l’existence du journal, j’ai cherché à contacter les autres, commençant par Azzam Faour, fils de Ali Faour et résident au Canada qui a très généreusement accepté de m’envoyer et de rendre publics ces deux numéros de Nidaa Ansar, dans un état intact et en couleurs. Il a aussi gracieusement envoyé des photos inédites qu’il avait recueillies pendant des années. Près de quarante ans plus tard, voici leur floraison sur ces pages grandes ouvertes pour les accueillir.
Si la mémoire du camp d’Ansar et celles des autres camps de détention israéliens érigés au Sud-Liban dans les années 1980 est très peu renseignée, elle le sera sans doute mieux grâce à ces archives, un des témoignages les plus précieux de la résistance communiste libanaise. Je ne sais pas dans quelle mesure Nidaa Ansar a sauvé l’espoir en prison. Ce que je sais, en revanche, c’est que les voix des contributeurs ont réussi à franchir tant les barbelés que les décennies et qu’elles nous parviennent ce jour de façon inédite. Elles rejoignent ces quelques témoignages précieux qui existent dans la mémoire de chacun et de chacune, qu’il faudrait simplement apprendre à dérouler pour faire en sorte de tresser notre histoire nationale commune. Car oui, celle-ci ne tient parfois qu’à un fil, parfois à une petite balade à deux un dimanche matin dans le centre d’Athènes.
Derrière les barreaux et sous les avions de chasse, les mots sont ce qui nous reste. Un jour, en passant devant une librairie parisienne, je suis tombée sur L’Herbier de prison (éditions Hors-Limite, 2023) de la militante communiste Rosa Luxembourg. Sur la quatrième de couverture, j’ai lu qu’elle avait réussi à composer un herbier entre quatre murs. Il est donc peut-être vrai que nulle prison ne peut enfermer un poème et j’ai d’autant plus envie de croire, comme l’avait écrit le poète cubain José Martí, lors de son incarcération, qu’« un grain de poésie suffit pour parfumer tout un siècle ». Avant d’apprendre que mon père écrivait de la poésie dans le camp d’Ansar, j’avais écrit ce court poème, paru dans mon premier recueil Zaatar (éditions Bruno Doucey, 2023) : « Reposez en paix / les barbelés / sur ma langue / les alphabets / se tressent désormais / en poésie. » J’ai souri.
Sofía Karámpali Farhat est poète et éditrice, dernier ouvrage paru : Zaatar (éditions Bruno Doucey 2023).



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belle présentation d'un épisode de notre histoire peu connu .c'était le temps de l’innocence "revloutionnaire"
13 h 59, le 30 mars 2025