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Nos lecteurs ont la parole

Badinter au Panthéon

Ce ne fut pas comme la première fois. Rien n’est jamais comme la première fois. En ce temps-là, le 19 décembre 1964, c’était Jean Moulin, en présence du général de Gaulle et avec la voix tonitruante, avec ses trémolos, d’André Malraux : « Entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cortège. » J’étais à ma fenêtre de l’Institut de criminologie de la faculté de droit, donnant directement sur la place du Panthéon. La foule était immense, et il faisait noir. Ce fut un moment d’anthologie.

Le 9 octobre 2025, la cérémonie de « panthéonisation » de Robert Badinter fut comme une mise en scène soignée, construite avec une précision d’apothicaire, toute en civilités, comme à voix basse, sauf la voix émouvante de Julien Clerc qui m’a presque fait couler quelques larmes en évoquant le grand Robert Badinter. Tout ce qui compte dans la République était présent : ancien président, Premiers ministres (nombreux…), anciens présidents du Conseil constitutionnel, présidente de l’Assemblée nationale, anciens gardes des Sceaux, ministres, anciens ou en attente d’être confirmés. Il y a eu surtout, à l’entrée du Panthéon, plusieurs rangées d’avocats en robe, dans un ordre parfait, dont deux purent prononcer des adresses évoquant le tribun et grand avocat pénaliste Badinter.

Dans l’ensemble ce fut une partition de culture et de gestes improbables : le président Macron recherchant la main de son épouse, avant de prendre le bras d’Élisabeth Badinter pour la conduire vers le lieu où les cendres symboliques de son mari (en fait cinq objets : sa robe d’avocat, une copie de son discours sur l’abolition, trois livres dont un de Victor Hugo – qui a probablement fortement inspiré François Mitterrand sur l’abolition –, son ouvrage en hommage poignant à sa grand-mère « Idis » – un livre coécrit avec son épouse sur Condorcet), reposent désormais, à côté de celles de ce philosophe des Lumières et savant illustre.

Ni populisme, ni brouhahas, ni faute de goût, ni couac. Un cérémonial désormais codifié, sans surprise, sans relief excessif, sauf la hauteur de vue et l’immensité du tempérament fougueux et passionné de ce juriste qui a galvanisé le Parlement français, pour tenir un engagement électoral de François Mitterrand, et conscient de l’absurdité des situations et des exécutions qu’il a lui-même expérimentées comme avocat, en lui arrachant une abolition de la peine de mort. Abolition devenue une constante de l’engagement moral de l’Europe, disséminée dans le monde entier*, revendiquant la même contrainte morale que celle qu’avait connue l’abolition de l’esclavage en 1848. Plus jamais, la justice étatique ne doit être une justice qui tue en temps de paix. Une décision visionnaire !

« Tu ne tueras point. » Les conquêtes de la science, les résultats d’analyses de l’ADN, les progrès technologiques immenses de l’intelligence artificielle ont démontré à quel point les erreurs judiciaires étaient commises par les tribunaux du monde entier. Tuer, pendre, guillotiner, égorger au nom de la loi n’a jamais arrêté le crime, les faits le prouvent à l’évidence. La rédemption, clé de voûte de la religion, au moins chrétienne, est incompatible avec les condamnations à perpétuité, comme l’a souligné le pape François lors de l’audience qu’il a accordée à notre Commission pour l’abolition de la peine de mort en 2019.

En visitant le Liban, en 2013, avec son épouse, en prenant la parole à l’ordre des avocats de Beyrouth, en tenant à ses amitiés libanaises, Robert Badinter a fait acte de confiance, envers et contre tout, dans les engagements libanais.

Je retiens de cette cérémonie de la panthéonisation de Robert Badinter que le silence, les paroles choisies et le respect émeuvent plus que les cris et les discours maximalistes. Le Panthéon est déjà suffisamment immense et froid ; pour en remplir les voûtes, il n’y avait assurément pas mieux que quelques airs d’opéra, un chant nostalgique, quelques extraits de lectures et une grande dignité. La même qui s’attache à l’éminente dignité de la personne humaine.

* À ce jour, 113 pays ont aboli totalement la peine de mort ; 29 ont appliqué un moratoire de fait (comme le Liban depuis 2008 – mais il n’y a plus eu d’exécution depuis 2004, et le Liban vote désormais chaque année pour le moratoire à l’Assemblée générale des Nations unies), 9 pays ont consacré l’abolition pour les crimes « ordinaires ». Seuls 47 États maintiennent la peine de mort, parmi lesquels les États-Unis, l’Iran, l’Arabie saoudite, le Japon, la Chine, l’Égypte… Plusieurs pays islamiques ont aboli la peine capitale, alors qu’il est parfois dit que cela est incompatible avec la rigueur théologique. Nous avons largement contribué, à l’occasion d’une longue visite à Sa Sainteté de la Commission internationale pour l’abolition de la peine de mort, à ce que le pape François déclare en 2019, dans une longue lettre fortement motivée et rendue publique à cette occasion, que l’abolition doit être inscrite dans le catéchisme, alors qu’un certain flou entourait le principe de l’abolition dans l’Église catholique.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Ce ne fut pas comme la première fois. Rien n’est jamais comme la première fois. En ce temps-là, le 19 décembre 1964, c’était Jean Moulin, en présence du général de Gaulle et avec la voix tonitruante, avec ses trémolos, d’André Malraux : « Entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cortège. » J’étais à ma fenêtre de l’Institut de criminologie de la faculté de droit, donnant directement sur la place du Panthéon. La foule était immense, et il faisait noir. Ce fut un moment d’anthologie.Le 9 octobre 2025, la cérémonie de « panthéonisation » de Robert Badinter fut comme une mise en scène soignée, construite avec une précision d’apothicaire, toute en civilités, comme à voix basse, sauf la voix émouvante de Julien Clerc qui m’a presque fait couler quelques larmes en évoquant...
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