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Culture - Cimaises

Du maamoul au mémorial : Ramzi Mallat réinvente la mémoire du 4 août

L’artiste libanais présente à Londres « Not your Martyr », une œuvre chargée de sens dans la mémoire collective libanaise et dans le continuum de ses recherches créatrices.

Du maamoul au mémorial : Ramzi Mallat réinvente la mémoire du 4 août

Détail de « Not Your Martyr », 2023. Photo fournie par l'artiste

Dans le cadre de la London Design Fair, le Victoria & Albert Museum de Kensington accueille jusqu’au 19 octobre une œuvre emblématique de l’artiste pluridisciplinaire Ramzi Mallat, installé entre Londres et Beyrouth. « Je suis ému de voir mon travail exposé au V&A. La création de cette œuvre a duré deux ans ; en la produisant je revivais le traumatisme des explosions au port en cassant du verre, tout en souhaitant parler d’une expérience collective. L’œuvre résonne avec les autres créations contemporaines du festival, mais aussi avec une pièce de la collection du musée, de Rana Haddad et Pascal Hachem, inspirée par des images de lunettes soufflées pendant l’explosion. Mon travail est plus métaphorique dans son approche et pose la question des non-mémoriaux au Liban », précise le jeune artiste.

Ramzi Mallat. Photo fournie par l'artiste.
Ramzi Mallat. Photo fournie par l'artiste.

Déjà exposé à la galerie londonienne P21 en octobre 2023, Not Your Martyr propose une réflexion plastique qui stimule, imagine, un espace de dialogue et de résonance pour interroger une identité libanaise chahutée par les événements et la difficulté à affronter la notion de mémoire.

« Malheureusement, je n’ai pas réussi à exposer mon anti-mémorial à Beyrouth, il concerne un sujet trop controversé. L’exposition au V&A correspond aux 5 ans écoulés depuis les explosions, et aux 50 ans de la guerre civile : il s’agit de créer une union entre ces deux anniversaires sur un plan artistique », ajoute-t-il.

« J’en savais plus sur la Révolution française que sur notre pays » 

Selon Ramzi Mallat, son goût pour la signifiance plastique remonte à la petite enfance, lorsque ses parents, pour l’occuper au restaurant, lui donnaient de la pâte à pain pour jouer. « À 15 ans, je me suis mis à peindre, et j’avais converti une pièce de la maison en studio. Ces moments étaient très importants pour moi. J’ai ensuite fait les Beaux-Arts à Lancaster », explique l’ancien élève de Jamhour, qui a opté pour l’enseignement supérieur anglais afin de varier les approches méthodologiques de ses recherches. « Après le bac, en 2014, j’en savais plus sur la Révolution française que sur notre pays ! En Angleterre, j’ai pu développer d’autres outils critiques d’analyse, mais il me manquait une connaissance approfondie de notre culture. Je suis donc rentré au Liban en 2017 pour pallier la dissonance entre individualité et héritage, caractéristique de la génération née après la guerre civile », explique l’artiste, qui se met à exposer à Beyrouth au fil de ses créations, notamment au palais de l’Unesco et à l’Institut Cervantès.

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Artiste de terrain, il se lance dans une tournée libanaise, et s’installe avec un réchaud et une « rakwé » (cafetière orientale) dans différents lieux : la Békaa, Tyr, Nabatiyé, Tripoli… L’idée est de proposer du café à des inconnus, de leur lire l’avenir et de garder les volutes des fonds de tasse, qu’il réserve pour « archiver le futur », en vue d’« entrer dans la conscience du pays ».

Ramzi Mallat aime les œuvres qui font résonner les dates. Entre 2019 et 2021, il élabore un documentaire qui s’étend du premier jour de la révolution au premier anniversaire des explosions, diffusé le 19 septembre au V&A, qui fait écho à son engagement dans la société civile.

« Not Your Martyr » : la mémoire dans un moule

En 2021, Ramzi Mallat retourne à Londres pour un master en sculpture, au Royal College of Art ; il ouvre un studio et expose régulièrement, notamment au printemps dernier à Beyrouth, à la galerie Take Over avec Suspended Disbelief. « À travers une réflexion sur la représentation du mauvais œil, j’ai travaillé sur une installation immersive qui associe des dessins des montagnes du Sud bombardées, et des vestiges du musée Nabu, trop peu connus. Il faut poser la question de qui est en charge de notre héritage. Ce que l’on transmet, c’est une spirale de l’inconnu. Le besoin de la croyance du mauvais œil a du sens dans une société gangrénée par la corruption et l’injustice, c’est la traduction de notre incapacité à agir », déplore-t-il.

"Not Your Martyr" de Ramzi Mallat, une oeuvre en verre réalisée en 2023 et exposée au V&A  Museum, à  Londres. Photo : Avec l'aimable autorisation de l'artiste.
"Not Your Martyr" de Ramzi Mallat, une oeuvre en verre réalisée en 2023 et exposée au V&A Museum, à Londres. Photo : Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

Dans la galerie médiévale et Renaissance londonienne, les visiteurs avertis reconnaîtront sur le dessus de la pièce de Mallat une multitude de formes géométriques colorées et ciselées, qui évoquent les traditionnels maamouls. Après le choc de l’explosion, et les journées passées à nettoyer les gravats, Mallat se remet au travail. « Il y avait tellement d’éléments à documenter, j’ai eu peur qu’on ne puisse plus contenir notre peine, et j’ai pensé à un mémorial. Ces explosions sont le premier traumatisme vécu par ma génération, après des mois où nous étions pleins d’espoir. J’ai voulu créer une œuvre qui ne soit pas politisée ou récupérée, d’où le recours à notre héritage collectif, avec les maamouls, qui célèbrent autant les fêtes chrétiennes que musulmanes », explique le sculpteur. « Je voulais rappeler la joie qu’on a connue dans notre pays, et rendre hommage aux victimes, sans utiliser le terme de martyr, qui les instrumentalise. Le maamoul évoque aussi la diaspora, qui emporte avec elle sa cuisine en partant », précise-t-il.

Sur un plan artistique, le jeu des formes et des symboles prend tout son sens. « Ce sont des figures architecturales qui évoquent des créatures de la mer, des fossiles, des fleurs, des feuilles, des soleils... Elles rappellent l’universalité dans la célébration du deuil, de la joie, avec la nécessité du souvenir », analyse Mallat, qui est parti à la recherche de différents moules à gâteaux à travers le pays. Not your martyr rappelle les fêtes du printemps, la régénération et sa dimension éphémère. « Les fleurs, ce sont celles que nous offrons à nos morts. L’anti-mémorial peut devenir un outil de mémoire collective, qui ne nous réduit pas à la résilience. Nous sommes toujours dans le deuil et la perte ; l’installation permet de formaliser une action, j’espère qu’elle pourra être montrée au Liban », conclut-il avec émotion.

Dans le cadre de la London Design Fair, le Victoria & Albert Museum de Kensington accueille jusqu’au 19 octobre une œuvre emblématique de l’artiste pluridisciplinaire Ramzi Mallat, installé entre Londres et Beyrouth. « Je suis ému de voir mon travail exposé au V&A. La création de cette œuvre a duré deux ans ; en la produisant je revivais le traumatisme des explosions au port en cassant du verre, tout en souhaitant parler d’une expérience collective. L’œuvre résonne avec les autres créations contemporaines du festival, mais aussi avec une pièce de la collection du musée, de Rana Haddad et Pascal Hachem, inspirée par des images de lunettes soufflées pendant l’explosion. Mon travail est plus métaphorique dans son approche et pose la question des non-mémoriaux au Liban », précise le jeune...
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