Cette photo prise le 26 juillet 2021 montre l'écrivain hongrois Laszlo Krasznahorkai posant pour une photo à Salzbourg, à l'occasion de la remise du Prix national autrichien de littérature européenne 2021. Photo AFP/LEO NEUMAYR
Son nom, bien qu’imprononçable, était régulièrement cité parmi les « nobélisables ». Cette année encore, László Krasznahorkai figurait parmi les favoris des bookmakers, se situant sur les sites de paris entre le Roumain Mircea Cartarescu, le Suisse Christian Kracht et l’Australien Gerald Murnane. C’est finalement lui qui a été désigné jeudi 9 octobre par le jury de l’académie suédoise. L’écrivain hongrois succède à la Sud-Coréenne Han Kang, victorieuse en 2024, et, 23 ans plus tard, à son compatriote Imre Kertesz, Prix Nobel de littérature en 2002.
« Je suis très heureux, calme et très nerveux à la fois », a réagi le vainqueur, considéré comme l’un des plus importants auteurs vivants en Hongrie, après l’annonce du prix Nobel auprès de la radio suédoise SR, rapporte l’Agence France-Presse (AFP).

Âgé de 71 ans, László Krasznahorkai est l’auteur d’une quinzaine de nouvelles, d’essais et de romans, dont certains ont été adaptés par le cinéaste hongrois Béla Tarr. Tenu pour un « maître de l’apocalypse », souvent décrit comme un auteur inclassable, l’écrivain a été récompensé « pour son œuvre fascinante et visionnaire qui, au milieu d’une terreur apocalyptique, réaffirme le pouvoir de l’art », a expliqué le jury du comité Nobel. « László Krasznahorkai est un grand écrivain épique dans la tradition d’Europe centrale qui s’étend de Kafka à Thomas Bernhard, et se caractérise par l’absurde et l’excès grotesque. Mais il a plus d’une corde à son arc, et il se tourne également vers l’Orient en adoptant un ton plus contemplatif et finement calibré », indique l’Académie Nobel à son sujet. « C’est le regard artistique de László Krasznahorkai, entièrement dépourvu d’illusions et capable de percevoir la fragilité de l’ordre social, associé à sa foi inébranlable dans le pouvoir de l’art, qui a interpellé les membres du jury », a souligné l’un d’entre eux, Steve Sem-Sandberg
Un choix qui réjouit les critiques littéraires et historiens spécialistes du prix Nobel de littérature, lesquels misent sur la bonne presse dont bénéficiera son œuvre, marquante par son « réalisme fantastique », pour le faire connaître du grand public. Au sujet de son écriture, l’auteur hongrois, invité en 2018 sur France Culture, affirmait d’ailleurs « non pas représenter la réalité mais la créer, en l’examinant jusqu’à la folie ».
Un style exigeant et impertinent
Né en 1954 dans la ville de Gyula, dans le sud-est de la Hongrie, László Krasznahorkai, diplômé en littérature et en hongrois, publie en 1985 son premier roman Satantango. Son intrigue, située dans un paysage rural similaire à celui de sa ville natale, fera de cette œuvre un phénomène littéraire en Hongrie, avant d’être traduite en français en 2000 aux éditions Gallimard sous le titre du Tango de Satan. Et adaptée au cinéma.
Parmi ses autres ouvrages reconnus figurent La Mélancolie de la résistance (1998) qui se déroule dans un lieu désolé de l'ère communiste, ou encore Herscht 07769 que la critique qualifiera de « grand roman contemporain » pour sa représentation saisissante des troubles sociaux dans une petite ville de Thuringe, en Allemagne, sur fond de l’héritage du compositeur et musicien allemand Johann Sebastian Bach.
Privilégiant les gros pavés et les longues phrases qui emportent le lecteur dans leurs méandres, l’écrivain se distingue par une écriture impertinente et déroutante, qui ironise sur le progrès et les techniques d’archivage numériques modernes, et sa capacité à créer des univers vertigineux à partir de l’intérieur de la pensée humaine. Son style littéraire exigeant est comparé à celui de Beckett et Thomas Bernhard pour sa maîtrise de la singularité.
Franz Kafka et Jimi Hendrix : ses sources d’inspiration
Très connu en Allemagne, la plupart de ses livres sont également publiés en français aux éditions Gallimard, Actes Sud et Cambourakis depuis le milieu des années 1980.
Son œuvre récente Petits travaux pour un palais, qui ne fait que 105 pages, constitue une magnifique porte d’entrée à son univers littéraire. Elle restitue le monologue d’un bibliothécaire obsédé par Herman Melville et constitue un plaidoyer pour les génies méconnus que la critique artistique et le public ont « enterrés vivants ».
Il y a dix ans, Krasznahorkai avait remporté le prestigieux Man Booker International Prize pour l’ensemble de son œuvre. Lors de la cérémonie organisée au Victoria & Albert Museum, il avait exprimé son espoir de « rencontrer de nouveaux lecteurs dans le monde anglophone » et avait cité comme sources d’inspiration l’écrivain Franz Kafka, le chanteur Jimi Hendrix et la ville japonaise de Kyoto.
Comme le veut la tradition, le gagnant se rendra en décembre à Stockholm pour recevoir le prix (doté de 11 millions de couronnes suédoises, soit près d’un million d’euros) et prononcera un discours spécialement écrit pour l’occasion.
Depuis 1901, le prix Nobel de littérature récompense, selon le testament du chimiste Alfred Nobel, une œuvre littéraire témoignant « d’un puissant idéal ». Les délibérations du jury sont gardées secrètes pendant 50 ans.
Après le prix de littérature, il ne reste plus qu’un Nobel à annoncer. Celui de la paix, qui sera dévoilé ce vendredi. Un prix sur lequel lorgne le président américain Donald Trump.

