La Joie ennemie de Kaouther Adimi, Stock, 2025, 256 p.
En 1994, alors que tout le monde cherche à fuir l’Algérie en pleine guerre civile, le père de Kaouther Adimi décide d’y retourner. L’écrivaine n’a alors que huit ans, et son monde est sur le point de s’écrouler. « La première image du retour : des cadavres de jeunes soldats. Ils sont alignés les uns à côté des autres, bien ordonnés sur le sol carrelé de l’aéroport. » Quelques minutes plus tard, le père lance, dans un déni total : « Bienvenue chez vous, les enfants ! Vous allez voir, ça va être formidable ! » Elle se souvient d’avoir pensé : « Il est fou. »
La Joie ennemie raconte les années sanglantes vécues par Kaouther Adimi dans une Algérie plongée dans le chaos. Écrivant contre l’oubli, elle plonge dans ce « puits de noirceur » qu’est sa mémoire pour en exhumer les traumatismes de son enfance et de son adolescence.
Lorsque la guerre civile éclate en 1992, opposant le gouvernement à divers groupes islamistes, notamment le Front islamique du salut, Kaouther vit avec sa famille à Grenoble. Son père, membre de l’armée algérienne, est alors au milieu de la rédaction d’une thèse de doctorat financée par l’institution militaire. Pour lui, il est hors de question de rester en France une fois sa thèse achevée : ce serait une désertion, et son pays a besoin de lui. Ainsi, contre l’avis de tous et face à l’incompréhension de son entourage, il embarque sa famille et regagne l’Algérie, une décision qui restera pendant de longues années source de conflits et de tensions entre Kaouther et son père.
Le lendemain même de leur arrivée, la voiture familiale tombe sur un faux barrage : un poste initialement tenu par l’armée mais désormais occupé par des terroristes islamistes qui ont massacré les soldats et revêtu leurs uniformes afin de pouvoir, au gré de leurs caprices, égorger n’importe lequel des passagers des véhicules. Brusquement, à quelques mètres du barrage, le père de Kaouther sort de la voiture, un pistolet au poing, et court vers les terroristes…
Ce qui s’est passé ensuite, l’écrivaine ne s’en rappelle que très vaguement. À plusieurs reprises dans le livre, elle revient sur cette scène du 7 août 1994, s’acharnant à la reconstituer, à coller les bribes restantes les unes aux autres. Il en va de même pour de nombreux autres épisodes et traumatismes qu’elle a vécus durant cette décennie noire : ce qui subsiste, ce sont la peur et l’horreur, et très peu de souvenirs.
Cette plongée dans le puits de la mémoire, Kaouther l’accomplit durant une nuit dans le sous-sol de l’Institut du monde arabe, pour « Ma nuit au musée », collection littéraire des éditions Stock proposant à des écrivains de passer une nuit dans le musée de leur choix afin d’y puiser l’inspiration pour écrire un livre. Kaouther est entourée par les toiles de Baya, célèbre peintre algérienne dont le talent avait fasciné Matisse et Picasso. L’écrivaine entremêle les épisodes de son passé et ceux de la vie de cette artiste prodige, qui, à l’âge de seize ans, connut un succès foudroyant à Paris, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais ce qu’elle fait surtout durant cette nuit à l’Institut du monde arabe, c’est puiser, dans la contemplation des tableaux de Baya aux couleurs éclatantes, la force d’affronter la noirceur de son passé.
Car, autrefois, les peintures de Baya l’avaient guérie, au sens le plus littéral. Depuis l’incident du faux barrage, Kaouther avait en effet souffert d’un mal psychosomatique : vomissements et crampes douloureuses à l’estomac, alors que les examens médicaux ne révélaient rien. « Le soleil se couche, les terroristes sortent, les têtes sont coupées, les femmes sont violées, je vomis. » Cet étrange mal a persisté plusieurs années après la guerre, puis a disparu subitement en 2009, lorsqu’au musée des Beaux-Arts d’Alger, Kaouther a vu les œuvres de Baya pour la première fois : « Je tombe amoureuse de Baya comme on ne tombe amoureux qu’une seule fois de sa vie, c’est le grand amour, la sidération et le sublime. Je tombe amoureuse de son bleu-violet et de son rose indien, de sa manière de peindre et de dessiner (…). Je tombe amoureuse de Baya, d’Alger, et de vous tous qui avez vécu cela avec moi. »
Baya l’a guérie. Elle lui a également rendu son pays.
Kaouther Adimi au festival
Rencontre avec Kaouther Adimi, samedi 25 octobre à 12h, ESA (Agora).
Faire surgir l’écriture, discussion entre Kaouther Adimi et Nicolas Mathieu, samedi 25 octobre à 15h, ESA (Amphithéâtre Fattal).