Entretiens

Hemley Boum : « Nous sommes vivants, nous résistons »

Hemley Boum : « Nous sommes vivants, nous résistons »

Le Rêve du pêcheur de Hemley Boum, Gallimard, 2024, 350 p.

Hemley Boum est l’heureuse lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2024 pour son très beau roman Le Rêve du pêcheur qui a par ailleurs reçu de nombreux autres prix. Elle y met en scène les membres d’une famille camerounaise à l’épreuve de la cruelle marche du monde et raconte de quelle façon les firmes internationales exploitent les ressources locales, détruisent des économies fragiles, et réduisent des communautés humaines à la pauvreté et la dépendance. Le roman entrelace deux histoires et deux temporalités : celle de Zack qui fuit le Cameroun à dix-huit ans dans des circonstances tragiques qui l’obligent à couper les liens avec ses proches. Il devient psychologue clinicien à Paris avant d’être rattrapé par son passé. Et celle de son grand-père Zacharias, heureux pêcheur d’un village côtier, qui voit sa vie bouleversée par les visées d’une compagnie forestière qui lui fait entrevoir une vie meilleure avant de le réduire, par l’endettement, à une situation de quasi-esclavage. Dans une langue ciselée et lumineuse, et par le moyen d’une construction romanesque maîtrisée avec brio, Hemley Boum nous emmène à la rencontre de personnages denses et attachants et de paysages subtils. Elle compose une magnifique fresque à l’écoute des enjeux du monde et des interrogations qu’il pose.

Quelle a été la genèse de votre roman ? Une situation que vous avez observée ? Sur laquelle vous vous êtes documentée ? Une rencontre ?

Le Rêve du pêcheur est né à Campo, un petit village de pêcheurs à l’extrême sud-est du Cameroun. Un endroit magnifique situé à l’embouchure d’un des fleuves les plus importants du pays et de l’Atlantique, avec tout au long, une forêt tropicale dense et majestueuse. Lorsque je suis allée à Campo pour la première fois, j’ai eu l’intuition que cet endroit était appelé à disparaître. Cette splendeur ne pourrait être trop longtemps tenue à l’abri de l’avidité du monde. C’est cela qui m’a donné envie d’y situer le roman.

Ce qui a causé le malheur du pêcheur, est-ce d’avoir voulu offrir une vie meilleure à sa famille et en particulier à ses filles ? De n’avoir pas su se contenter de celle qu’il avait ?

Zacharias était un homme comblé, il avait une vie sobre mais heureuse. Il n’était donc pas malheureux mais il avait un rêve  ; il rêvait pour lui-même d’un autre destin, d’une autre version de lui-même. Il voulait être libre. Des portes se sont entrouvertes, d’autres horizons se sont dessinés devant lui et il a eu envie de tenter de les atteindre. Il a eu un rêve de liberté que peu de gens osent concrétiser. Nos rêves sont plus grands que nous et la vie n’est pas tendre avec les rêveurs. Elle nous dit souvent que nous n’avons pas le droit de rêver à quelque chose de plus grand. Tout le monde et tous les mondes combattent les rêveurs car ils bousculent les fondements de toutes les sociétés.

Et Zack, est-ce parce qu’il a cru qu’on pouvait « se soustraire à ses souvenirs », « décider d’être heureux et aller de l’avant », qu’il chute ?

Peut-être qu’une forme extrême de naïveté, celle qui consiste à penser qu’on peut muer comme un serpent, comme si une autre peau, une autre terre, une autre vie nous attendaient quelque part, est source de violence. Peut-être que toutes les peaux, toutes les vies, sont depuis longtemps habitées et que, où que nous allions, nous transportons ce que nous étions au moment de partir, l’unique peau, la seule vie que nous avons.

Dans cette situation difficile que vivent les communautés traditionnelles face à la cruelle marche du monde, d’où peut venir l’espoir ?

Je suis pleine d’espoir et cela transparaît, je l’espère, dans ce livre qui se veut un roman d’amour au-delà des races, des spiritualités, des géographies et des destins durement percutés par la grande histoire. Quand je regarde la marche du monde, la brutalité, la bêtise, la violence, l’injustice crasse aujourd’hui, j’ai un peu tendance à penser que l’Afrique ne s’en sort pas si mal que ça. Alors, il n’y aura probablement pas de grand soir où les enfants de l’Afrique réconciliés se retrouveront autour d’un grand feu de joie et de retrouvailles, mais nous sommes vivants, nous résistons.


Hemley Boum au festival

Rencontre avec Hemley Boum, samedi 25 octobre à 13h, ESA (Agora).

Le Rêve du pêcheur de Hemley Boum, Gallimard, 2024, 350 p.Hemley Boum est l’heureuse lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2024 pour son très beau roman Le Rêve du pêcheur qui a par ailleurs reçu de nombreux autres prix. Elle y met en scène les membres d’une famille camerounaise à l’épreuve de la cruelle marche du monde et raconte de quelle façon les firmes internationales exploitent les ressources locales, détruisent des économies fragiles, et réduisent des communautés humaines à la pauvreté et la dépendance. Le roman entrelace deux histoires et deux temporalités : celle de Zack qui fuit le Cameroun à dix-huit ans dans des circonstances tragiques qui l’obligent à couper les liens avec ses proches. Il devient psychologue clinicien à Paris avant d’être rattrapé par son passé. Et...
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