Critiques littéraires

Le Pays blanc : transformer les larmes en encre


Le Pays blanc : transformer les larmes en encre

«Le Liban est une passion », écrit Céline Bentz dans la préface du Pays blanc, collectif paru récemment au Livre de Poche en partenariat avec l’UNICEF. L’expression dit tout : ce pays se vit comme un amour ardent, mais aussi comme une douleur tenace. Car la passion – rappelle son étymologie latine patior – est inséparable de la souffrance. C’est dans ce double mouvement que s’inscrivent les dix-sept voix rassemblées ici, un an après la guerre qui a ravagé le Liban à l’automne 2024.

Orné d’une superbe couverture signée Charles Berberian, Le Pays blanc déploie une mosaïque de formes (lettres, articles, illustrations, poèmes, récits…) pour composer un recueil caritatif, pensé comme un geste d’amour envers le pays du Cèdre, mais surtout envers ses enfants : premières victimes des conflits, et pourtant porteurs de tout son avenir. Écrire pour eux, c’est croire encore qu’un lendemain demeure possible.

Charif Majdalani donne voix aux enfants marginaux, ceux dont l’enfance est volée par la guerre et la pauvreté (chiffonniers, cireurs, mendiants) et interroge leur présence, voire leur invisibilité dans la société. D’autres contributeurs plongent dans la mémoire de leur propre enfance et d’un « temps d’or » disparu. Rima Abdul Malak évoque « le pays des janerek, ces petites prunes vertes qu’on croquait avec du sel » ; Georgia Makhlouf se souvient des camps de jeunesse, de « son Sud » apprivoisé par les couleurs, les odeurs et la chaleur humaine et immortalise Rida, un boulanger du Sud, figure d’endurance et de générosité, rappelant que la littérature peut, au moins, préserver la dignité des hommes ; Sabyl Ghoussoub retrouve, dans la mer et le village, le berceau de son identité… Autant de fragments qui composent un palimpseste de nostalgies et de paradis perdus.

Le Pays blanc serait métaphoriquement donc une page vierge sur laquelle on tente de recomposer un Liban devenu noir et blanc. Un Liban à l’histoire complexe, marqué par d’innombrables combats, que résume Amin Maalouf dans un élan vertigineux : « entre Russes et Américains, entre Israéliens et Palestiniens, entre Syriens et Palestiniens, entre Syriens et Israéliens, entre Irakiens et Syriens, entre Iraniens et Saoudiens, entre Iraniens et Israéliens, la liste est longue », sans compter les clivages intérieurs qui rendent les enjeux encore plus compliqués.

Hyam Yared représente Beyrouth telle une femme incapable d’enfanter autre chose que le vide. Sorj Chalandon, quant à lui, revient aux massacres de Sabra et Chatila, lorsque pour la première et unique fois dans sa carrière de reporter de guerre, il s’est assis au milieu des morts pour pleurer, avant qu’un collègue ne lui souffle : « Change tes larmes en encre, petit. » Toute la vocation du recueil est là : transformer la douleur en mots, le chaos en récit, et l’indicible en mémoire.

Certains textes prennent une portée politique et existentielle. Joy Majdalani adresse une lettre à son enfant à naître, dénonçant la loi libanaise qui interdit à une mère de transmettre sa nationalité : « Je t’inoculerai cette libanité que je ne sais pas réprimer avec le lait que tu téteras (…) Plus ce pays se refuse, plus on le désire. » Ambivalent, ce rapport au pays oscille entre attirance et rejet, désir de retour et refus d’y vivre. Comme Ulysse, ceux qui ont quitté le pays rêvent d’Ithaque, mais découvrent qu’elle n’existe plus. Reste alors une identité plurielle, toujours clivée, mais tenace, car le Liban, écrit Manuel Carcassonne, « est peut-être ce secret identitaire que je n’arrivais pas à percer, que nous avions perdu de vue en Occident : comment survivre ? à quel prix ? comment supporter l’insupportable ? ».

Le texte d’Alexandre Najjar semble apporter des réponses à ces questions, en rappelant que l’art est le contre-champ de la guerre, l’ultime indice d’humanité. À travers l’histoire de Julia et de son piano souillé par des soldats israéliens en 2024, ou encore la scène du violoncelliste Mehdi dans la banlieue sud, il oppose à la brutalité du conflit la persistance de gestes artistiques qui s’élèvent au-dessus des ruines.

« Le Liban serait l’un des pays les plus malheureux (…) c’est complètement aberrant, avec tous les talents qu’on a… », lit-on dans le texte de Carcassonne. Le Pays blanc en est la preuve : un livre qui rassemble ces talents et les met au service d’une même cause.

Le Pays blanc au festival :

Lecture d’extraits, samedi 25 octobre à 16h30, ESA (Grande Scène).

Le Pays blanc (collectif), Le Livre de Poche – UNICEF, 2025, 192 p.

«Le Liban est une passion », écrit Céline Bentz dans la préface du Pays blanc, collectif paru récemment au Livre de Poche en partenariat avec l’UNICEF. L’expression dit tout : ce pays se vit comme un amour ardent, mais aussi comme une douleur tenace. Car la passion – rappelle son étymologie latine patior – est inséparable de la souffrance. C’est dans ce double mouvement que s’inscrivent les dix-sept voix rassemblées ici, un an après la guerre qui a ravagé le Liban à l’automne 2024.Orné d’une superbe couverture signée Charles Berberian, Le Pays blanc déploie une mosaïque de formes (lettres, articles, illustrations, poèmes, récits…) pour composer un recueil caritatif, pensé comme un geste d’amour envers le pays du Cèdre, mais surtout envers ses enfants : premières victimes des conflits, et...
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