Sous ses belles arcades, l'espace Marsah accueille une multitude d'évènements culturels. Photo fournie par Marsah
Sous les arches séculaires du quartier de Mina, à Tripoli, un souffle nouveau s’élève. Marsah inaugure sa première Art Week, où les récits éclatés de la ville se recomposent à travers des installations, du théâtre, de la musique et une revue d’art qui revendique le droit de la cité à la culture. « Revendiquer le droit à la culture et à l’accès à l’art, surtout à Tripoli, est essentiel pour revitaliser la vie publique », affirme Nadine Alidib, fondatrice et âme du projet.
Du 10 au 17 octobre, la première édition de la Marsah Art Week, placée sous le thème « Fractured Narratives : Art Meets the City », transformera la ville en scène ouverte : installations visuelles, performances, concerts, résidences d’artistes et lancement de Maajouka, un journal artistique né des voix tripolitaines elles-mêmes. « C’est pour cela que j’ai créé Marsah. Nous avons d’abord commencé par un petit café, Warshe 13, en 2016 », raconte la jeune femme.
Née d’une initiative autofinancée et locale, cette expérience est vite devenue un refuge pour les artistes, un lieu d’échanges et d’événements dans une ville souvent silencieuse. Peu à peu, le projet a pris de l’ampleur, se muant en véritable centre d’art et de théâtre.
Entrer aujourd’hui dans Marsah, c’est sentir l’histoire épouser le présent. Niché à Mina, dans un ancien bâtiment aux arches voûtées et aux colonnes patinées, le lieu respire la mémoire. Ici, l’art n’est pas un luxe importé : il retrouve simplement sa place naturelle dans le tissu de la ville. Le nom même du centre en porte le symbole : Marsah signifie « port » — un point de rencontre, un seuil où se croisent les courants. « Cela représente bien Tripoli », confie Nadine. « C’est aussi une approche pluridisciplinaire. »
Tripoli, une ville fragmentée mais résistante
« L’identité de Tripoli nous façonne », poursuit-elle. « Nous ne pratiquons pas l’autocensure, mais nous savons ce que nous pouvons présenter et comment remettre en question le statu quo. » Créer à Tripoli demeure un défi. « La ville est fragmentée, divisée par classes, par générations… C’est l’un de nos grands obstacles. » À ce morcellement social s’ajoute un conservatisme imposé. « Nous vivons dans une société cloisonnée, il faut sans cesse naviguer entre les murs », explique-t-elle. Malgré ces contraintes, Marsah persiste à ouvrir des brèches : « Nous programmons ce qui fait sens à nos yeux, ce qui apporte de la valeur et une ouverture. »
Cette première Art Week incarne cet esprit. Quatre artistes en résidence y présenteront leurs œuvres, soutenues par des bourses de production, aux côtés de trois installations et d’une pièce de théâtre en création. Autour de ces projets graviteront concerts, performances, discussions et un mapping vidéo sur la citadelle de Tripoli, renouant avec le patrimoine de la ville. « Il n’existe pas vraiment de scène artistique ici », souligne Nadine Alidib. « C’est donc par là qu’il faut commencer : donner de la visibilité aux artistes locaux. »
Plus qu’un festival, la Marsah Art Week se veut une déclaration de présence, un espace où des histoires fracturées se rassemblent enfin. « Nous espérons agrandir notre communauté, être plus inclusifs et créer une plateforme durable. »
Marsah rêve désormais de continuité : offrir chaque année une bourse de production et faire de l’Art Week un rendez-vous régulier. Mais l’équilibre reste précaire. « Nous dépendons beaucoup de nos donateurs. On nous répète qu’il faut être durable, mais comment ? Même le Louvre ne l’est pas », ironise Nadine Alidib. Et pourtant, sous les arches de Mina, quelque chose résiste. Une idée, un lieu, une ville réinvestie par sa propre culture. « Nous voulons être un espace inclusif, ouvrir le dialogue avec Beyrouth, tout en renforçant l’implication des habitants de Tripoli », insistent les organisateurs.
Une programmation ancrée dans la ville
Le coup d’envoi de Marsah Art Week sera donné vendredi 10 octobre à 18h avec l’exposition collective des artistes en résidence :
Rhythmic Stillness de Reem Rafei, installation sensorielle et visuelle.
As It Fades Away de Youssef Tekriti, installation vidéo et sonore immersive.
Cosmic Escape de Moussa Hijazi, récit visuel poétique.
Des performances en réalité virtuelle prolongeront l’expérience, dont Nazar de Lara Kobeissi, As You Are, You Shall Be Ruled d’Ahmad Naboulsi, et Hal tarakna chai'an (Avons-nous laissé quelque chose ?) de Nadine Alidib.
La soirée se clôturera sur le concert de Mona Hallab, Khalf el-Bahr Shou Fi.
Des voix et des mémoires
Le samedi 11 octobre, la comédienne et écrivaine palestinienne Raeda Taha présentera Fig Tree, un monologue-hommage à Jérusalem et à la mémoire familiale. Connue pour son théâtre politique et sensible, Raeda Taha fait de la scène un acte de résistance, où l’art devient archive vivante du récit palestinien.
Le dimanche 12 octobre, une table ronde intitulée Synthetic Imagination (autour de la technologie comme médium et muse) réunira Lara Kobeissi, Thomas Buckley et Ahmad Naboulsi, sous la modération de Moustapha Dasuki. La soirée se poursuivra avec une œuvre théâtrale en devenir signée Mirna Eit, mise en scène par Hachem Adnan ; une dystopie poétique où le temps devient marchandise et la liberté, une illusion.
Mémoire et renaissance
Le jeudi 16 octobre, Marsah lancera Maajouka, le tout premier fanzine artistique de Tripoli, publié en partenariat avec la revue Rusted Radishes. Pensée comme un espace de réflexion et de création partagée, cette publication documente l’émergence d’une scène artistique tripolitaine, entre ancrage local et ouverture critique.
Enfin, le vendredi 17 octobre, la performance-installation Aux Rituels des Pluies de Rana el-Baba viendra clore la semaine. Inspirée des archives photographiques de son grand-père al-Baba, qui documenta l’inondation de la rivière Abou Ali en 1955, l’artiste chorégraphie le déluge pour en faire un poème visuel et sonore sur la mémoire d’une ville noyée et renaissante. La soirée se conclura dans une atmosphère de fête avec DJ Patron & Friends, célébrant la vitalité retrouvée d’une scène artistique en plein essor.


