Le président du Centre national du cinéma (CNC) en France, Gaëtan Bruel. Photo CNC
Il y a quatorze ans, c’était un simple détour depuis Damas. Étudiant à l’École normale supérieure, Gaëtan Bruel quitte la Syrie au moment où la situation s’envenime, et passe deux week-ends à Beyrouth. De ce bref séjour, il garde l’image d’une ville légère, presque insouciante, à rebours des représentations tragiques associées au Liban. Le voilà de retour, cette fois en tant que président du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), Gaëtan Bruel, pour une visite officielle qui le mènera aussi dans la capitale syrienne. Entre mémoire personnelle et feuille de route publique, son message est clair : le cinéma n’est pas seulement victime, il peut – et doit – faire partie de la solution.
Gaëtan Bruel ne vient pas de la production, et il l’assume. Sa carrière zigzague entre quatre ministères (Défense, Culture, Affaires étrangères, Éducation nationale), des cabinets (plume, puis directeur de cabinet) et des fonctions de terrain (direction de monuments comme l’arc de triomphe et le Panthéon, direction des services culturels français aux États-Unis). Le fil rouge ? La culture. Au ministère de la Défense, il lance une mission cinéma – on y accompagnera, entre autres, la célèbre série Le Bureau des légendes. Aux États-Unis, il fonde la Villa Albertine, dont la première discipline soutenue est… le cinéma. À l’Éducation, il travaille l’éducation artistique : théâtre à l’école, arts plastiques, place du cinéma.
À titre personnel, c’est le documentaire qui a ouvert la porte à sa passion pour le 7e art : un film de Nicolas Philibert vu à l'âge de 14 ans, et voilà le cinéma d’auteur entré par l’école. Aujourd'hui, à la tête du CNC depuis 7 mois, il déclare ne pas avoir à « imposer mes goûts : mon rôle est d’objectiver les défis du cinéma et de la création audiovisuelle ».
L’enjeu n’est pas seulement économique, il est civilisationnel
Entre 2019 et 2024, la fréquentation mondiale des salles chute d’environ 40 % (de 8 milliards à 4,8 milliards d’entrées). La France résiste mieux (-15 % environ quand la Corée frôle -60 %), mais 2025 a démarré difficilement, tandis qu’au Liban, la courbe semble s’améliorer par rapport à l’an passé.
Gaëtan Bruel pose le cadre : il y a des causes passagères (offre, grève à Hollywood, calendrier) et des causes profondes (écrans concurrents, smartphone omniprésent chez les jeunes). Pour lui, le problème dépasse le cinéma : il touche la santé, l’économie et la démocratie. Autrefois outil d’ouverture, l’image animée devient, sur les réseaux sociaux, un levier d’enfermement et de manipulation.
Réponse ? L’éducation à l’image : « Nous n’avons jamais passé autant de temps devant des écrans, et si peu devant des œuvres. Le cinéma redonne un rapport exigeant aux images et rassemble : un quartier autour de sa salle, un pays autour d’un film. » L’IA ? Un défi majeur, « d’abord financier » (produire plus et moins cher) avant d’être esthétique ; sans politique culturelle, elle risque de normaliser des contenus standardisés.
En France, le programme « Ma classe au cinéma » existe depuis quarante ans : c'est un dispositif national d’éducation à l’image qui emmène, pendant le temps scolaire, des classes de la maternelle au lycée voir des films en salle, puis accompagne ces séances avec des ressources pédagogiques en classe. Il implique aujourd'hui 80 000 enseignants, 2 millions d’élèves de la maternelle à la terminale, trois séances par an – plus de 5 millions de billets. L’impact est démontré, surtout chez les plus jeunes, mais le dispositif ne touche qu’environ 15 % des élèves. Objectif, selon le CNC : doubler (4 millions d’élèves, 10 millions de billets) et en faire un pilier des politiques culturelle et éducative. L’accessibilité territoriale est un atout (90 % des Français à moins de 30 minutes d’une salle ; 130 circuits itinérants pour le reste).
Au Liban, la déclinaison « Tous au cinéma » (lancé par l'Institut français du Liban, l'association Metropolis et l'Agence pour l'enseignement du français au Liban, AEFE) a déjà embarqué 13 000 élèves en quelques mois ; 19 000 nouvelles inscriptions viennent d’ouvrir. Modèle : inclusif (réseaux homologués, labellisés et désormais publics) et pragmatique : des séances scolaires le matin, créneau peu occupé qui fait venir des jeunes dès maintenant tout en aidant la trésorerie des salles.
Le président du CNC refuse le récit de la « résurrection » d'un 7e art libanais : « Le cinéma libanais n’a jamais cessé d’être vivant ; c’est le soutien qui a failli. » Le défi, aujourd’hui, est sa redécouverte par les Libanais eux-mêmes. Dans un marché concentré à Beyrouth et de taille modeste (ordre de grandeur cité : ~1,3 million d’entrées l’an dernier), la stratégie se joue selon lui sur trois étages : offre diversifiée, allant des blockbusters aux films de petit budget ; appui aux salles, quand l’État ne peut pas tout, l’alliance public/privé compte ; et l'éducation à l’image, pour recréer l’habitude de la salle.
Bruel salue l’ingéniosité des producteurs face à l’inflation et au cash-flow, le rôle d'AFAC, d’Aflamuna, du NAS (Network of Arab Alternative Screens), des festivals et cycles qui agrègent des publics fervents mais différents selon les thèmes. Et assume le paradoxe : voir parfois un film libanais plutôt à Paris qu’à Beyrouth. Réponse : multiplier week-ends dédiés, cycles, appuyer les salles indépendantes, essaimer hors de la capitale.
Soutenir Ghassan Salamé et accélérer
Pour Gaëtan Bruel, la méthode tient en trois verbes : « Écouter, s’aligner, aller vite. » Il apporte un soutien explicite au ministre de la Culture Ghassan Salamé, dont la nomination et l’action constituent, dit-il, une « fenêtre d’opportunité » : « L’État est de retour ; à nous d’être à ses côtés, sans parler à la place des acteurs. » Bruel annonce des résultats concrets « dès les prochaines semaines », portés avec l’ambassade de France et le CNC, en appui à la feuille de route ministérielle.
Sur le financement, il rappelle que la France est déjà contributrice (accès des auteurs libanais aux aides françaises, dont l’Aide au cinéma du monde), mais juge l’existant insuffisant : cap sur un instrument pérenne au Liban et sur la capacitation des producteurs (expertise, formations, mobilité, et financements le cas échéant). Mais au-delà des cadres et des traités, une question s’impose : où et comment les œuvres rencontrent-elles désormais leur public – en salle, sur les plateformes, ou dans un équilibre à inventer ?
Faut-il opposer les salles et les plateformes ? « Pas forcément », répond Bruel. Le véritable adversaire est ailleurs : la captation de l’attention par les plateformes gratuites (YouTube, TikTok, Twitch) et la piraterie (IPTV). L’expérience française montre d’ailleurs que les spectateurs réguliers de cinéma sont souvent des multi-abonnés au streaming, de quoi bâtir des alliances pour défendre une création « premium ».
Reste la protection des salles : en France, la chronologie des médias garantit quatre mois d’exclusivité (contre 30-45 jours aux États-Unis, zéro en Espagne où un film peut basculer sur plateforme après 15 jours). Mais il ne suffit pas de protéger : Bruel plaide pour investir offensivement l’éducation à l’image et la fabrique des publics.
Pour Gaëtan Bruel, le rappel historique s’impose : des accords Blum-Byrnes à la création du CNC en 1946, la France a bâti un modèle qui concilie diversité culturelle et souveraineté. « Il ne s’agit pas de fermer mais de garantir la pluralité », insiste-t-il, rappelant l’asymétrie actuelle – environ 60 % de parts de marché pour les films américains en Europe, quand le cinéma européen pèse autour de 1 % aux États-Unis. Dans ce paysage, ajoute-t-il, le Liban et, plus largement, les cinémas arabes ont un rôle crucial : sauvegarder le patrimoine (des archives analogiques menacées), accompagner les talents et rassembler des publics. Sur les tournages, Bruel souligne que la France a changé d’échelle : le crédit d’impôt (jusqu’à 40 %) et France 2030 ont doublé en cinq ans la capacité d’accueil (studios, écoles, techniciens). « L’objectif n’est pas l’attraction à tout prix, mais un modèle soutenable où l’écosystème local reste actif », précise-t-il.
Quant aux priorités au Liban, Bruel est clair : il ne s’agit pas d’abord de pousser le cinéma français, mais de consolider le cinéma libanais… au Liban. Relancer l’habitude de la salle, soutenir les indépendants, mailler le territoire et élever l’éducation aux images au rang d’outil culturel et économique : autant de chantiers concrets où la France entend accompagner rapidement le ministère de la Culture. Au fond, résume Gaëtan Bruel, « le cinéma n’est pas seulement victime ; il fait partie de la solution ». Au Liban comme en France, cette politique de long terme doit commencer maintenant.

