Rechercher
Rechercher

Rêves et cauchemars de l’entre-deux


Le terme d’entre-deux-guerres désigne généralement la brève période de 21 ans coincée entre la fin de la Première Guerre mondiale et le déclenchement de la Seconde. Cette époque a vu l’effondrement de plusieurs grands empires ; elle a connu une universelle fureur de vivre ( les années folles de l’Europe, les Roaring Twenties des Américains vécus au rythme du charleston) ; elle a donné lieu à un étincelant élan socio-culturel et artistique. Mais elle a produit aussi une sinistre floraison d’idéologies totalitaires, communisme et fascisme notamment.

Dans notre partie du globe où foisonnent sans répit les aventures militaires, il serait téméraire de parler d’entre-deux-guerres. À lui seul le conflit de Palestine et ses dérivés ont suscité une longue série d’affrontements d’envergure ou même parfois des luttes intestines. Et c’est loin d’être fini, avec un Benjamin Netanyahu qui – par obsession du Grand-Israël mais aussi pour sa propre survie politique – s’est lui-même condamné à une guerre permanente : une guerre sans frontières ni lignes rouges et qui, de la Palestine, s’est étendue jusqu’en Iran en passant par le Liban, la Syrie et le Yémen. C’est vrai que le Premier ministre israélien s’est vu contraint de souscrire au plan de paix pour Gaza que lui imposait Donald Trump. Mais comme s’en alarme déjà l’ancien chef de la diplomatie US Antony Blinken, il sera aisé à Bibi d’exploiter les failles de ce projet. Si nettement favorable à Israël est pourtant ce dernier qu’il équivaut à une reddition du Hamas : celle-là même que le ministre français des AE l’exhorte à accepter.

C’est au Liban cependant que la notion d’entre-deux-guerres relève carrément du surréel. Et pas seulement parce qu’en signe de la légendaire résilience des Libanais, restaurants et boîtes de nuit affichent complet ici alors que les bombes continuent de pleuvoir là ; car bien avant nous, les Londoniens en proie au blitz hitlérien témoignaient du même et cinglant défi lancé à l’adversité. Si la situation outrepasse les limites de l’absurde, c’est d’abord parce que le cessez-le-feu de novembre dernier, agréé le couteau sous la gorge par un Hezbollah en déroute, octroyait en sous-main à Israël toute latitude de continuer de frapper partout où il le jugerait nécessaire. Voilà qui explique, sans le moins du monde les justifier, les sanglants abus que persiste à commettre l’État hébreu alors que le Liban officiel s’égosille, mais en vain, à crier à l’agression.

Absurde, la situation l’est ensuite parce que notre pays se trouve, chaque jour un peu plus abruptement, sommé de choisir littéralement entre deux guerres, sans traits d’union cette fois. Dans la première, on verrait un Israël à bout de patience boucler, en plus dévastateur encore et avec l’assentiment plus que probable des États Unis, le job laissé inachevé. La seconde serait une guerre civile opposant l’armée et la milice chiite si on faisait seulement mine de la désarmer de force, comme en agite régulièrement la menace cette dernière. Alimenté par les trop fréquentes visites à Beyrouth de l’Iranien Larijani, cet irrédentisme se double désormais d’insidieux efforts du Hezbollah visant à enfoncer coin après coin au sommet du pouvoir exécutif libanais, comme on s’y prendrait pour faire éclater le bois. La commémoration, la semaine dernière, de l’assassinat de son chef historique Hassan Nasrallah, ainsi que ses retombées, en sont la claire et fâcheuse illustration.

Joseph Aoun au palais présidentiel de Baabda et Nawaf Salam au Sérail : c’est un tandem de rêve qui, au lendemain de la tourmente, était promis aux Libanais. Dans l’alliage entre prudence et fermeté, entre la circonspection de l’ancien militaire bien au fait des sensibilités d’ordre sécuritaire et la rigueur – mais non le rigorisme – du brillant magistrat de carrière, le gros de l’opinion publique a vu, à juste titre, de l’or en barre. Ce l’est toujours, pourvu seulement que le président de la République et le Premier ministre veillent à mieux accorder leurs violons. Que soit interdit à l’avenir tout signe extérieur de désaccord, que soit surtout banni tout ce qui pourrait ressembler à de la provocation. Car c’est bien ainsi qu’a été communément perçue la décoration que décernait le président au commandant de la troupe (dont les qualités et mérites ne sont nullement mis en doute ici) au moment précis où la polémique sur le camouflet impunément asséné à l’État battait son plein.

À l’heure où le pays vit les espérances et angoisses de l’entre-deux, le comble serait pour Aoun et Salam… une guéguerre entre eux deux.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com 

Le terme d’entre-deux-guerres désigne généralement la brève période de 21 ans coincée entre la fin de la Première Guerre mondiale et le déclenchement de la Seconde. Cette époque a vu l’effondrement de plusieurs grands empires ; elle a connu une universelle fureur de vivre ( les années folles de l’Europe, les Roaring Twenties des Américains vécus au rythme du charleston) ; elle a donné lieu à un étincelant élan socio-culturel et artistique. Mais elle a produit aussi une sinistre floraison d’idéologies totalitaires, communisme et fascisme notamment.Dans notre partie du globe où foisonnent sans répit les aventures militaires, il serait téméraire de parler d’entre-deux-guerres. À lui seul le conflit de Palestine et ses dérivés ont suscité une longue série d’affrontements d’envergure ou même parfois...