La photographe Fatma Hassona et la réalisatrice Sepideh Farsi pendant une de leurs conversations vidéo. ©️Rêves d’eau Productions
Avant sa mort le 16 avril 2025, la photographe gazaouie avait discuté virtuellement pendant un an avec la réalisatrice franco-iranienne Sepideh Farsi. Dans le documentaire, sorti dans les salles françaises mercredi 24 septembre, le sourire et la résilience de Fatma Hassona transpercent l’écran. Pour L’Orient-Le Jour, Sepideh Farsi revient sur la dernière année de vie de la photographe et sa mort, survenue le lendemain de l’annonce de la projection du film au Festival de Cannes.
« Put your soul on your hand and walk » : c’est le titre du film, et c’est aussi une phrase qui a été prononcée par Fatma Hassona lors de vos conversations virtuelles. En quoi cette phrase résumait-elle son état d’esprit ?
« Fatem » m’avait un jour envoyé ce message audio pour me dire ce qu’elle ressentait quand elle faisait de la photo, ce que ça voulait dire pour elle de documenter Gaza. Ça m’avait frappée. Cette phrase résume sa détermination et le fait qu’elle était consciente de l’importance de documenter par la photographie le génocide à Gaza. Elle savait qu’elle courait un grand risque, mais elle le décrivait ainsi : mettre son cœur, son âme, sur la main et marcher. C’est une phrase très lumineuse et pleine de résilience.
« Fatem », comme elle était surnommée par ses proches et par vous, vous envoyait la plupart des photos qu’elle capturait dans les rues du nord de Gaza. Laquelle vous a le plus marquée ?
L’une d’entre elles m’a beaucoup marquée. Elle montre un enfant qui nettoie, à l’aide d’un jet d’eau, quelque chose qui ressemble à du sang et des bouts de chair. Quand je l’ai reçue, mon cerveau a refusé de reconnaître que c’était des restes humains que l’enfant nettoyait. En interrogeant Fatem a posteriori, elle m’a expliqué que cet enfant était le seul survivant d’un bombardement qui avait tué toute sa famille dans une école. Il était donc en train de laver les restes de ses proches pour pouvoir continuer à dormir à cet endroit.
Dans le film, vous n’hésitez pas à montrer à Fatma Hassona des morceaux de votre vie quotidienne et de vos voyages. Elle dit à un moment qu’elle rêve d’une vie normale. Comment avez-vous ressenti ce décalage et pourquoi avoir choisi de garder ces moments au montage ?
Je trouve que c’est important que le public voie ce décalage et les choses banales qui manquaient à Fatem au quotidien. Tout comme le fait qu’elle était née à Gaza, et qu’à l’âge de 24 ans, elle n’en était jamais sortie. D’un autre côté, c’était important qu’elle sache où j’étais et ce que je faisais. Il n’était pas question de dissimuler ma vie parce qu’elle était bloquée à Gaza. C’était une manière de lui offrir une petite fenêtre ouverte sur le monde. Elle me demandait souvent des photos de mes voyages, que je lui dise où j’étais et de lui décrire les lieux. C’était donc un pacte entre nous que j’ai voulu faire apparaître dans le film, car l’atrocité de cette guerre prend encore plus de sens quand elle est mise à côté d’une vie « normale ».
On comprend dans le film que Fatma Hassona voulait rester à Gaza. Elle prononce aussi ces mots : « Seule notre maison peut nous contenir et nous bercer. » D’où vient, selon vous, cet attachement, presque aveugle, à cette terre ?
Durant la Nakba et même avant, pendant le protectorat britannique, il y a eu des vagues massives d’expulsions forcées de familles palestiniennes. Les gens qui vivent à Gaza aujourd’hui sont pour la plupart des descendants de ces familles. Et ils savent depuis plusieurs générations que lorsqu’ils quittent leur terre, il n’y a jamais de retour possible. C’est presque dans leur ADN. Pour Fatem, elle était très contente quand je lui ai proposé d’essayer de la faire sortir, elle m’a d’ailleurs envoyé son passeport sur-le-champ. Mais elle me disait aussi qu’il était hors de question qu’elle reste en dehors de Gaza. Elle me disait « Mon Gaza a besoin de moi ». Une formule très touchante qui signifiait qu’elle voulait rester pour habiter cette terre et pour documenter la destruction et le génocide en cours.

Fatma Hassona a été tuée chez elle dans la nuit du 16 avril 2025, ainsi qu’une dizaine de membres de sa famille, dont certains que l’on voit dans le film. Pensez-vous qu’elle et sa famille ont été ciblés personnellement ?
Oui, j’en suis certaine. Quand elle a été interrogée sur l’attaque, l’armée israélienne a indiqué avoir visé un membre du Hamas mais n’a jamais décliné son identité malgré les demandes. Elle a aussi indiqué avoir pris toutes les précautions pour éviter les dommages collatéraux. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé. Toute la famille de Fatem a été tuée, son père, ses frères, dont le plus jeune avait 10 ans, ses sœurs, dont l’une était enceinte de cinq mois. Seule sa mère a survécu. L’ONG Forensic Architecture a fait une enquête approfondie sur l’attaque et a conclu à un assassinat ciblé. Deux missiles lâchés par un drone ont traversé les trois premiers étages de l’immeuble et ont explosé au deuxième, là où vivaient Fatem et sa famille. Je pense qu’elle a été visée pour le métier qu’elle exerçait, photographe.
Plus de 200 journalistes ont été tués par l’armée israélienne à Gaza et au Liban depuis le 7 octobre 2023. Selon vous, le mobile de ces assassinats est-il de faire disparaître les preuves des atrocités commises ?
Eyal Weizman, le fondateur de Forensic Architecture, dit cette phrase que je trouve très juste : « Le génocide commence par le déni de génocide. » L’armée israélienne exécute les ordres du gouvernement. Et le gouvernement israélien a la volonté d’effacer les preuves du génocide, de faire en sorte que le monde extérieur ne sache pas ce qui est en train de se passer là-bas. Ce sont des méthodes qui sont très souvent utilisées par des régimes autoritaires. La même chose s’est passée en Iran lorsque le régime a bloqué la venue de journalistes étrangers en 2009 après la fraude électorale massive qui a conduit vers le soulèvement que l’on appelle la vague verte. Quant aux journalistes iraniens, le régime sait qu’il peut les attaquer et les éliminer. C’est précisément ce qu’Israël est en train de faire avec les journalistes palestiniens.



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