S’il n’en tenait qu’à eux, les poids lourds du monde arabo-musulman seraient sans doute heureux de décerner d’office, tout de suite, à Donald Trump, ce prix Nobel de la paix qui tourne décidément à l’idée fixe. Dans un discours devant un auditoire de généraux et d’amiraux, le président US en est même venu mardi à soutenir que ce serait faire insulte aux États-Unis que de lui dénier cette consécration maladivement convoitée.
En dépit de tout un chapelet d’outrances proférées dans ce discours, le plan américain pour Gaza révélé la veille ne manque pas de points positifs, mais il recèle aussi de larges zones d’ombre. À son crédit figure tout d’abord un assez sérieux espoir de voir cesser enfin le massacre. Plus de 66 000 morts, en majorité d’innocents civils : d’autant plus effroyable et affligeant est ce bilan que la plupart des étapes de la feuille de route agréée étaient déjà cernées depuis plus d’un an. Dans le même souci des vies humaines, on se félicitera également de l’échange d’otages et de prisonniers en perspective, de l’aide alimentaire et médicale à la population affamée, du retrait de l’occupant israélien, de la reconstruction des habitations et des infrastructures en ruine et de la gouvernance internationale promise à une bande de Gaza vierge de toute présence du Hamas.
Si l’on voit les gouvernements arabes applaudir à tout rompre – et avec eux des poids lourds musulmans telles la Turquie et l’Indonésie –, c’est parce que la première superpuissance mondiale pèse de tout son poids pour les débarrasser de cette infréquentable mais fort pugnace organisation que Netanyahu, en dépit de ses monstrueux crimes de guerre, s’est avéré incapable d’anéantir. C’est surtout parce que l’Américain offre à ces dirigeants une occasion en or de se donner bonne conscience, eux qui, deux années durant, ont suivi en spectateurs le martyre des Gazaouis. Ainsi exonérés du péché de non-assistance au peuple palestinien victime de pratiques génocidaires, ils ne manqueront pas de faire valoir qu’ils rapportent tout de même à ces damnés de la terre un acquis inespéré : la nécessité, consignée en toutes lettres de la main de Trump, d’une voie crédible vers l’autodétermination et la création d’un État, ce dernier étant reconnu comme étant l’aspiration du peuple palestinien.
À son tour, le Premier ministre israélien tire un aigre-doux bénéfice de cette opération de repêchages tous azimuts. Il s’est apparemment entendu dire, lundi à la Maison-Blanche, que trop de lignes rouges ont été déjà franchies et que l’annexion de la Cisjordanie lui était strictement interdite. Que le temps des ovations debout que lui réservait le Congrès américain est révolu. Que le ras-le-bol se répand dans les rangs républicains aussi bien que démocrates. Qu’il devrait avoir pris conscience de l’isolement diplomatique d’Israël en pérorant à l’ONU devant une salle passablement vide. Et qu’il lui fallait absolument exprimer sur l’heure ses regrets à son homologue du Qatar, récemment bombardé, en promettant de ne plus jamais recommencer. À peine rentré à Tel-Aviv, et sans doute pour apaiser la colère de ses ministres d’extrême droite, Netanyahu n’avait rien de plus pressé cependant que d’exclure tout retrait total de Gaza. La volte-face est chère à un personnage qui ment comme un arracheur de dents ; mais d’autant plus inquiétante est-elle cette fois que Trump lui a donné licence de finir le job, de continuer à tuer si le Hamas ne se rallie pas à son plan dans les tout prochains jours.
La réponse de l’organisation islamiste à cet ultimatum n’est pas d’ailleurs la seule incertitude. Trop de flou enveloppe encore à ce stade le Comité de la paix appelé à superviser à l’avenir la gestion de la vie quotidienne à Gaza, et que s’est chargé de présider Trump en personne, assisté de l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair. Or même si ce dernier a gouverné durant dix ans le Royaume-Uni, même s’il est actuellement un consultant, médiateur et conférencier international grassement rémunéré, on ne saurait oublier qu’il a endossé à fond les mensonges de George W. Bush lors de l’invasion de l’Irak. Dès lors, et même quand ils seront à l’abri des bombes, de la famine et des menaces de déportation, on ignore quel accueil réserveront les Gazaouis à une aussi discutable tutelle imposée au futur gouvernement de technocrates apolitiques, dont sera exclue elle aussi l’Autorité palestinienne sommée de se réformer.
C’est vrai qu’il ne reste plus grand-chose des galeries souterraines que s’ingéniait à creuser le Hamas dans la bande de Gaza. En revanche, ce sont d’autres labyrinthes, non moins opaques au demeurant, que va devoir maintenant emprunter le long cheminement vers une paix à ce jour insaisissable. Et qui donc voit-on mener le convoi ? La fantasque, l’imprévisible et néanmoins incontournable Amérique de Trump qui ambitionne de mettre fin à toutes les guerres de la planète et qui exhorte son armée à combattre pêle-mêle immigrés illégaux, presse, opposants politiques… et autres dangereux ennemis de l’intérieur.

